Les Filles du Roy et les Filles de l’Évêque

J’ai trouvé dans la Revue Franco-Américaine , tome X, de novembre 1912 à avril 1913, sous la plume du Dr Ed. Imbeaux, un poème sur le sujet en titre, adressé au ministre Colbert et au Primat de Normandie à Rouen. J’ai pensé que sa publication (après 100 ans) serait de nature à intéresser quelques lecteurs/ et ectrices. Le voici transcris. Vos commentaires seraient intéressants….

 

À Jean-Baptiste Colbert, Contrôleur des Finances,

Surintendant du Roi pour toutes les deux Frances,

À Monseigneur François Champvallon de Harley,

Primat de Normandie, à Rouen :

De Versailles, au 5 mars de 1670,

Le Roi vous fait mander une chose importante, Monsieur l’Évêque, et pour laquelle il a compté sur votre dévouement et votre autorité. Voici : c’est du progrès de la Nouvelle-France, lequel depuis Champlain reste trop en souffrance, qu’il s’agit à présent. Le temps ayant dissous La Compagnie à qui n’importaient que les sous, nous avons le champ libre, et Monsieur de Courcelle qui travaille là-bas et déploie un grand zèle avec Monsieur Talon, son premier intendant, écrit que désormais tout va bien. Cependant, il réclame à grands cris pour fonder des familles, qu’on envoie au plus tôt le plus de jeunes filles nubiles qu’il se puisse, – et cela d’autant plus qu’il vient tout récemment de recevoir l’afflux, bien vite réparti dans les dix colonies, d’un millier de soldats venant des compagnies de Monsieur de Tracy, puis du licenciement de Royal-Carignan, notre vieux régiment. Or ces colons sont tous jeunes hommes robustes : il faut donc satisfaire à leurs voeux les plus justes, et pourvoir leurs foyers de femmes et d’enfants qui fassent d’eux, Monsieur, des pères triomphants.

Pouvons-nous les réduire à prendre des Huronnes ?…

Mais il ne faut là-bas que de fortes luronnes, car le climat est rude et rude le souci. Il est vrai qu’on envoie à Québec jusqu’ici chaque année, au printemps, les nobles orphelines que le Roi, par les soins des Dames Ursulines, gratis fait élever en son grand hôpital de Paris, et qu’il dote avec un capital payé sur sa cassette au jour du mariage; mais ces Filles du Roi, trop frêles pour leur âge, ne réusissent guère en ces pays nouveaux où leur sang est trop bleu pour de trop durs travaux.

Ce qu’il faut là, Monsieur, et ce que je demande Ce sont filles du peuple et de race normande, braves, et s’entendant à tout prendre en bon soin dans la ferme, et dehors à conduire au besoin la charrue.- Or, voyez comment vous devez faire : le but importe seul, le moyen indiffère, et pour l’argent qu’il faut, les fonds sont assurés.

Par exemple, un dimanche à Messieurs vos curés prescrivez qu’ils annoncent au prône de paroisse, qu’en tout village, et sans pour si peu qu’il décroisse, il sera fait choix pour aller au Canada de deux pucelles, et que le Roi décida de leur donner en dot sur sa propre cassette mille écus à chacune. – Ils pourront, en cachette, dire que nos colons sont beaux et vigoureux, et que, longtemps privés, ils seront amoureux. -

Recommandez surtout qu’on choississe les filles saines et sans défauts, – plus que sans peccadilles -. Dons, vous pouvez, Monsieur, en enrôler un cent. Le bateau partira, sauf temps trop menaçant, du Havre, au huit mai, jour de sainte Félicie.

Sur quoi, je vous salue et je vous remercie.”

ENVOI

De la lettre que j’ai prêtée au grand Colbert ou plutôt du départ qui suivit, il appert que vos mères, Messieurs de la Nouvelle-France, soit les Filles du Roi, nobles par la naissance, soit celles de l’Évêque et du peuple normand des nôtres sont les soeurs, indiscutablement, et que la France, en vous, a su mêler, en somme, la force populaire à l’honneur gentilhomme.

Ed. Imbeaux

par Irène Belleau

juin 2010.

Catégorie : D'autre provenance