La Salpêtrière et « les Filles du Roy » au XVIIe siècle

En hommage à mes deux aïeules Filles du Roy,

Marie Major venue de Normandie, en 1668,

Anne Perrot venue de Paris, Saint-Sulpice, en 1669.

FILLES A MARIER ET AMERIQUES

« Filles du Roi », chez beaucoup de Français cette appellation provoque le réflexe mnémotechnique « Filles de joie ». Si vous y accollez le nom de la Salpêtrière, l’image mentale immédiate, pour qui a lu l’Abbé Prévost, est celle de Manon Lescaut. Et pour qui connaît les gravures et peintures du dix-huitième siècle, s’ajoute le rappel des charrettes chargées de femmes échevelées, attachées les unes aux autres : des tombereaux de « prostituées » ramassées par les rues de Paris et roulant vers « l’Hôpital Général » sous les quolibets de la foule, ou des chariots qui emmènent ce « bétail » (mot souvent retrouvé dans des textes d’époque évoquant ces femmes) de la Salpêtrière jusqu’aux ports de Dieppe ou du Havre pour un départ forcé vers les Amériques.

« Je m’arrêtai un moment pour m’informer d’où venait le tumulte ; mais je tirai peu d’éclaircissement d’une populace curieuse… qui s’avançait toujours… en se poussant avec beaucoup de confusion… Ce n’est rien, Monsieur, me dit un archer ; c’est une douzaine de filles de joie que je conduis… jusqu’au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour l’Amérique (…) On commençait, dans le même temps, à embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississipi. M. le lieutenant général de police leur donna sa parole de faire partir Manon par le premier vaisseau. » (Abbé Prévost, Manon Lescaut)

Plusieurs centaines de filles ont en effet quitté annuellement la Salpêtrière pour les Antilles et la Louisiane à partir de 1680, et ce pendant plus de cinquante ans. Les administrateurs de la Salpêtrière profitaient de ces départs pour nettoyer certains pavillons de l’Hôpital de leurs éléments les plus turbulents, les plus corrompus, les plus

laids ; sans oublier les prostituées présentes en grand nombre après 1685. Cela faisait rire et jaser à l’époque, rêver libertins et libertines des salons et des rues. On associa vite la Salpêtrière et l’envoi de prostituées à toute l’Amérique.

Evitons de confondre les jeunes femmes en partance pour le Canada avant 1673 avec les filles à marier « tirées » de la Salpêtrière pour les Antilles après 1680 (soit après la construction de la Maison de Force, leur terrible pavillon d’emprisonnement), ni avec  les « forçats de la chaîne » (hommes et femmes rassemblés à la Salpêtrière) des années 1718-1719-1720 condamnés, comme le fut Manon Lescaut, à la déportation en Louisiane. Et ne leur attribuons pas l’expression « Demoiselles à la cassette », qui concerne seulement le convoi de 88 filles de qualité triées sur le volet par les responsables de l’Hôpital en 1721. Le firent-ils dans l’espoir de gommer le tragique des dernières déportations?

Chez les Québécois aussi, le réflexe « Filles du Roi / Filles de Joie » survient toujours. Durant plus de trois cents ans on leur a répété que leurs aïeules « Filles du Roi » avaient été des filles de joie venant de la Salpêtrière. De 1850 à 1960, l’historiographie officielle au Québec s’est appliquée en vain à les réhabiliter.« La plupart des légendes historiques sont des mensonges qu’il faut retuer inlassablement. », assénait Gustave Lanctôt dans le réquisitoire (par ailleurs très éclairant sur l’émigration féminine en Nouvelle-France, de 1608 à 1760) qu’il consacra à la question en 1952, Filles de Joie ou Filles du Roy. Mais laissons là cette antienne.

Consultons plutôt les généalogistes qui s’efforcèrent de les identifier. Nous découvrons ces « mères de la nation », comme on les nomme aujourd’hui, en parcourant le répertoire dressé par Silvio Dumas en 1972, dans son essai intitulé Les Filles du Roi en Nouvelle-France. Et pour vraiment les connaître, prenons pour guides les chercheurs issus du Centre de recherche en démographie historique de l’Université de Montréal qui étudient depuis les années 80 les données du Registre des populations du Québec ancien. Retenons ainsi les informations recueillies, rassemblées et analysées par Yves Landry (Orphelines en France Pionnières au Canada, Les Filles du roi au dix-septième siècle ). Nous qualifierons pour notre part de « grands-mères fondatrices » ces femmes arrivées au Canada entre 1663 et 1673, au même titre que les autres pionnières établies avant 1680.

L’envoi de pensionnaires de la Salpêtrière au Canada par regroupements de plus de cinquante « épouseuses » s’est produit en 1669, 1670, 1671. En 1665, 1668 et 1673, elles étaient entre 20 et 30. Sur l’ensemble des 770 Filles du Roy retenues par Yves Landry, on compte 327 recrues de Paris et sa région, dont environ 250 venues de l’Hôpital Général. Comme ces dernières ont été les plus nombreuses (le tiers) et leurs convois parmi les plus importants, on lia donc Salpêtrière et Filles du Roy. Pourtant, en vinrent aussi beaucoup des Maisons de Charité de Paris, surtout de Saint-Sulpice (46). Par ailleurs, 127 étaient d’origine normande (Marie Major était de Touques dans le Calvados), 102 venaient du Poitou, de l’Aunis et de Saintonge. Ces provinces étaient voisines des ports de Dieppe ou de La Rochelle, d’où elles voguèrent vers le Nouveau Monde. Parmi elles, une quinzaine de protestantes (Marie Targer, mère d’Elisabeth Royer, deuxième épouse de Pierre Blais, avait été baptisée au Temple de la Villeneuve, à La Rochelle).

Autre particularité de La Salpêtrière : suite aux instructions données par Colbert et l’intendant Talon, le recrutement y fut dirigé et encadré par Madame Bourdon et Mademoiselle Estienne, venues à cette fin de la Nouvelle-France. Il leur fallait choisir des femmes jeunes, en bonne santé, « pas trop contrefaites » ni trop laides, « vaillantes», de bonnes mœurs, « dégourdies » et, il va sans dire, célibataires… parfaites quoi! Les Filles du Roy de l’Hôpital Général étaient « désignées » par le roi pour partir fonder des familles au Canada. Mais elles partaient en femmes libres comme toutes les « épouseuses » recrutées ; elles pouvaient revenir en France (peu l’ont fait) ; elles étaient libres de choisir leur époux (chose peu courante à l’époque), avaient même le droit d’annuler un contrat de mariage avec un soupirant pour en signer un deuxième (et parfois un troisième) avec un autre qu’elles épousaient enfin. Elles se marièrent dans les six mois suivant leur arrivée, et eurent rapidement de nombreux enfants. Elles se marièrent parfois deux, trois fois, et réunirent les familles sous un même toit. La plupart eurent une longue vie, notamment celles arrivées en 1669-1670-1671. Elles étaient donc « robustes » les petites de la Salpêtrière, fort « résistantes » et plutôt « saines ». Comme par miracle, elles avaient renversé l’ordre des choses pour elles-mêmes et pour leur progéniture.

NOUVELLE FRANCE – CANADA

Restons au Canada, dans cette Nouvelle-France balbutiante où, de 1635 à 1660, se sont établis 1200 sujets de leurs majestés Louis XIII et Louis XIV. L’immigration première a surtout été masculine (deux fois plus d’hommes que de femmes), composée de célibataires jeunes. Des milliers « d’engagés », faute de femmes à marier, n’ont fait que passer, rentrant en métropole au terme de leur contrat de « 36 mois » (soit les 2/3 des 15.000 Français venus avant 1700).

En 1663, au moment de la prise en main de la colonie par l’administration royale, la situation était devenue alarmante ; faute de femmes pour fixer les hommes sur place et faute de soldats pour défendre les colons des « petites guerres » menées par les Iroquois, l’avenir de la vallée laurentienne était menacé. Louis XIV et Colbert ont été dans l’obligation de fournir aides financières et encadrement pour l’envoi de nouveaux hommes de tâche et de nombreuses filles à marier. Viendront aussi 1 200 soldats, dont environ le tiers s’établira le long du fleuve Saint-Laurent. C’est l’époque célèbre de l’arrivée du Régiment de Carignan et des Filles du Roi.

« FILLES DU ROY »

« Filles du Roy », l’expression a été utilisée pour la première fois par mère Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation Notre-Dame de Montréal, dans ses écrits autographes en 1698. Découverte au XIXe siècle, cette dénomination est depuis lors utilisée pour désigner les filles à marier, célibataires ou veuves, venues en Nouvelle-France entre 1663 et 1673 (« pour faire des familles » comme disait Marguerite Bourgeoys), ayant reçu l’aide du roi pour leur transport, leur établissement, voire les deux. Certaines d’entre elles touchaient en plus une dot d’une valeur de 50 livres au moment de leur mariage (effets d’utilité courante plutôt qu’espèces). Cette dot devait aider les plus dépourvues : 250 filles ont ainsi été dotées, dont une majorité des recrues de la Salpêtrière.

Approchons maintenant ces 770 « Filles du Roué » (identifiées et répertoriées par leurs « biographes » Silvio Dumas et Yves Landry) parties pour le Canada entre 1663 et 1673. Oui, rallions « ces premières aïeules (…), des audacieuses et des vaillantes, qui, s’exilant de la patrie, marchèrent avec les hommes à la conquête du sol et de la forêt et, refusant de céder aux guérillas iroquoises, fondèrent les familles, d’où est sorti tout un peuple… », comme a écrit Gustave Lanctôt. Des études en démographie historique ont mis en évidence leur importance : les 3380 pionniers établis en famille sur les rives du Saint-Laurent avant 1680 sont à l’origine des deux tiers des gènes des Québécois francophones (sans parler de tous leurs descendants essaimés dans l’Ouest du Canada et aux Etats-Unis). Les « Filles du Roy » représentent le quart de ces pionniers, et plus de la moitié des femmes venues de 1608 à 1680. Ces grands-mères fondatrices apparaissent dans tous les tableaux d’ascendance des Québécois ; parfois en grand nombre, si on ne se limite pas à la seule branche paternelle en ligne directe. En dix ans, la population de la colonie a triplé. Le colon français devenu un Canadien assure lui-même son avenir, par ses propres enfants. L’envoi de filles à marier prend fin en 1673, après le départ de l’intendant Talon qui fut sans doute le grand zélateur de l’entreprise. Colbert estime que désormais la population sur place peut suffire à son propre renouvellement, et puis la guerre de la France avec la Hollande sollicite le trésor royal et l’attention du roi.

Rejoignons à présent Paris et entrons dans ce grand Hôpital d’où partirent, au cours des années 1665, 1668, 1669, 1670,1671, 1673, environ 250 femmes de 15 à 25 ans (elles comptent parmi les plus jeunes Filles du Roy), dont les trois-quarts étaient orphelines, et toutes pauvres. La plupart étaient originaires de Paris et de sa région ; elles étaient surtout urbaines, alors que leurs futurs époux – engagés et soldats – seront en majorité des ruraux. Leur influence sera déterminante pour la francisation de la langue dans la colonie (le français de l’Ile de France a pris rapidement le pas sur les divers patois des arrivants).Une centaine d’entre elles savaient signer leur nom, elles étaient donc passées par les Ecoles de l’Hôpital Général. Trop peu nombreuses cependant, on peut supposer que beaucoup n’avaient fait qu’un court séjour à la Salpêtrière et venaient de milieux quasiment incultes.

PITIE-SALPETRIERE, aujourd’hui

Qui à Paris ne connaît pas la Pitié-Salpêtrière, ce groupe hospitalier de renommée internationale, l’un des premiers d’Europe? Soixante-quinze bâtiments répartis sur trente-cinq hectares, abritant 1620 lits (l’ensemble reçut, pour la seule année 2008, près de soixante mille patients). A la pointe des connaissances et des techniques en neurologie, cancérologie, cardiologie, chirurgie de la colonne vertébrale, transplantation d’organes, il est aussi le premier centre hospitalier universitaire de France et l’un des milieux de recherche les plus ouverts aux échanges internationaux.

C’est au début du vingtième siècle (en 1912) que la Pitié quitta le « haut » du Jardin des Plantes et rejoignit sa cadette, la Salpêtrière, non loin du même jardin. On l’installa sur « les Hauteurs », du côté droit de l’Enclos. En 1964, on rasa le mur qui séparait Pitié et Salpêtrière et on les jumela.

MISERE GRANDE MISERE

De nos jours, cet hôpital est un lieu de liberté, tourné vers la vie, la vie à sauver, la vie à remettre sur ses rails, la vie à donner, la vie à partager. Mais il fut un temps où la Pitié et la Salpêtrière, séparées l’une de l’autre, furent des lieux d’enfermement de femmes et d’enfants. Enfermer pour cacher la misère et la mater, pour oublier la souffrance, ses maux et s’en protéger, pour étouffer les cris de la folie et en conjurer la peur, enfin pour emprisonner celles qui encombraient, qui dérangeaient, qui insupportaient, toutes celles qu’on jugeait « condamnables » dans Le Désordre des familles (Arlette Farge et Michel Foucault). Lieux d’enfermement, lieux d’emprisonnement qui menaient vers la mort plus que vers la vie.

C’est que Pitié et Salpêtrière, au XVIIe siècle, sont nées d’une même volonté, celle de « boucler » les pauvres, les mendiants, les errants de toutes sortes, de chaque sexe et de tous âges. L’absolutisme grandissant du pouvoir royal, l’affairisme dominant du nouvel ordre bourgeois et le rigorisme envahissant des « dévots » ne s’accommodaient plus de la « désorganisation » de Paris.

Au Moyen-Age, le pauvre et le fou n’étaient pas des êtres à exclure, ni à enfermer ; ils étaient les exutoires de la crainte de l’enfer. Et l’aumône aux indigents fut longtemps le tribut à payer pour sauver son âme. C’est avec le XIVe siècle que grandit chez les gens des cités la peur du vagabond et du mendiant. Leur nombre ne cesse de grossir : guerres, famines, épidémies, impôts contraignent beaucoup de paysans à quitter leurs lopins de terre pour chercher du travail dans les villes. Ils n’en trouvent pas toujours. Sans ressources, sans toit, ils s’agglutinent alors en groupes insaisissables et incontrôlables. Ils peuvent voler, détruire, menacer l’ordre moral et public. « En ville, la misère est brutale », a écrit l’historien polonais Bronislav Geremek.

François 1er, puis Henri IV vont tenter de contrôler, d’endiguer ce flot de miséreux dans Paris, hésitant entre charité et répression, mais en vain. On compte 30 000 mendiants lors du siège de la capitale par Henri IV ; 40 000 au début du règne de Louis XIII pour une population d’environ 400 000 habitants. Les lois d’exclusion, jusque là mises en échec, sont remplacées par des mesures de répression. Il faut punir le pauvre d’être pauvre. Il faut l’aider à sauver son âme, malgré lui. On lui construira des « maisons » où piété et travail feront loi. On les appellera « hôpital » suivant le sens ancien d’hospice, qui offre l’asile aux nécessiteux. C’en sera fini, croit-on, de l’oisiveté, mère de tous les vices.

Ainsi, en 1611, les magistrats de Paris et le président du Parlement, avec l’appui de Louis XIII, mettent en place règlements et structures pour « renfermer les pauvres ». Ces actions répressives paraissant efficaces, la régente Marie de Médicis crée, dès 1612, un établissement pour recevoir les mendiants valides. Ce sera, à l’emplacement actuel de la Mosquée de Paris, « Notre-Dame-de-la-Pitié » construite sur le terrain d’un jeu de paume, en haut du Jardin royal des plantes médicinales (notre Jardin des Plantes).

« Retenons précieusement cette date que nous ne citerons qu’avec respect : 1612, car nous considérons qu’elle marque, en toute simplicité, la naissance hospitalière, si l’on peut dire ! du groupe actuel. » (Pitié-Salpêtrière), rappelle Maximilien Vessier dans La Pitié-Salpêtrière. Quatre siècles d’Histoire et d’histoires.

En s’appuyant sur la politique de redressement de ses inspirateurs, Marie de Médicis ira jusqu’à ordonner que les pauvres renfermés « soient nourris le plus austèrement possible et astreints aux travaux les plus pénibles ». Mais, faute d’une gestion sérieuse, et les gueux préférant la liberté à un toit si « in-hospitalier », ce premier établissement de la Pitié n’abritera plus en 1618 que des enfants, des vieilles femmes et des filles repenties. Il vivotera jusqu’à la création de l’Hôpital Général en 1656.

LA CHARITE ET LES ORPHELINS

De 1618 à 1648, la Guerre de Trente ans accapare Louis XIII. De 1648 à 1653, le jeune Louis XIV est paralysé par les soulèvements de la Fronde. La misère, elle, court toujours les rues. Elle prend de plus en plus le visage de l’enfance en perdition. Le Grand Siècle ne fut-il pas le siècle des orphelins, ces « enfants du malheur » ? Plus de 30% des enfants ayant atteint 15 ans sont orphelins de père, dit Isabelle Robin-Romero dans Les Orphelins de Paris. « Près des deux tiers des Filles du Roy étaient orphelines de père », note de son côté Yves Landry.

Les guerres de religion et leurs multiples sursauts ont repoussé au règne de Louis XIII et à la régence d’Anne d’Autriche, la mise en pratique de la réforme catholique, née du Concile de Trente (1545-1563). Le Grand Siècle sera de fait une époque de « charité », qui s’intéressera d’abord aux enfants errants. On fera des maisons pour eux, on les instruira, on leur apprendra un métier, on les dotera et on les mariera. Ces institutions seront appelées « hôpital », « maison de charité »,  « maison d’orphelins », « maison d’orphelines ». Les enfants accueillis là proviendront le plus souvent des classes moyennes de la société. Les autres, moins privilégiés, seront dirigés vers les Maisons de l’Hôpital Général.

« La charité, sous l’influence prépondérante de saint Vincent de Paul, devient à la fois une obligation religieuse et une mode. Elle s’exerce, pour les laïcs, dans le cadre de la paroisse (où se forment les confréries paroissiales). Les « personnes pieuses » coordonnent leurs actions charitables dans la Compagnie du Saint-Sacrement où chacun est chargé d’une mission (…) Le pouvoir ne pouvait pas lutter seul contre la misère, la maladie et la délinquance, sans le concours de l’Eglise. Le clergé séculier, de nombreux laïcs, les ordres religieux ont l’initiative de fondations charitables … pour venir en aide aux pauvres, aux orphelins, aux filles pénitentes.» (Le Grand Siècle au Quartier latin, catalogue d’exposition, Mairie de Paris, 1982)

En cette première moitié du XVIIe siècle, congrégations religieuses, fondations des « Dames de la Charité » entourant Vincent Depaul (Madame de Miramion, Mademoiselle Blosset, Louise de Marillac), institutions privées telle celle du président du Parlement Antoine Séguier et paroisses comme celle de Saint-Sulpice de Jean-Jacques Olier mettent en place un réseau important de « maisons d’orphelines » : les « Cent Filles » pour Séguier, la « Mère de Dieu » pour Olier. Là, on tâche d’apprendre à des fillettes et jeunes filles pauvres et seules « à bien vivre la doctrine chrétienne, à lire et écrire, à coudre et à besogner ».

La quasi totalité de ces maisons s’élèvent au voisinage de la Pitié. « Cette extrémité de Paris n’étoit alors occupée que par les jardiniers dont les chaumières éparses dans la campagne ne pouvoient point vicier la pureté de l’air », dit de ce lieu le président Séguier. Et la Bièvre y coulait paresseusement, pas encore trop polluée. « L’Oeuvre des Enfants trouvés » de Monsieur Vincent, grâce aux aides de Louis XIII et d’Anne d’Autriche et à celles de généreuses dames de la noblesse, devenait enfin réalité en 1645. On appela « Enfants du Roy » les orphelins qui y furent accueillis. D’où sans doute l’expression « Filles du Roy », chère à Marguerite Bourgeoys.

Sur les 240 Filles du Roy parisiennes, 46 venaient de Saint-Sulpice, sans doute de la maison d’orphelines de cette paroisse. Les Sulpiciens de Jean-Jacques Olier et la Compagnie du Saint-Sacrement étaient alors impliqués dans le développement de Montréal. Saint-Sulpice avait déjà envoyé des filles à marier sous l’administration de la Compagnie de la Nouvelle-France, avant 1663. Et l’intendant Talon avait sollicité le nouveau curé de la paroisse, Monsieur de Brétonvilliers, pour qu’il lui envoie des filles « de qualité ».

LA SALPETRIERE, CŒUR DE L’HÔPITAL GÉNÉRAL DE PARIS

La duchesse d’Aiguillon (nièce de Richelieu), Dame de la Charité très active aux côtés de Vincent Depaul, proche aussi de la Compagnie du Saint-Sacrement, sera à l’origine de la création de la Salpêtrière. Elle obtiendra, en 1653, de la régente Anne d’Autriche un brevet de donation pour « l’Enclos de La Salpêtrière » (lieu de fabrication du salpêtre sous Louis XIII). Ce terrain dégagé, le long de la Seine, en face du Grand Arsenal, était à l’abandon depuis qu’on n’y fabriquait plus de la poudre à canon. S’élevaient là quelques granges, des magasins, la petite chapelle Saint-Denis. De l’autre côté de la Bièvre qui bornait le terrain, s’étendait le Jardin Royal des Plantes médicinales. « L’Enclos de la Salpêtrière », nous le savons,  n’était pas très éloigné de Notre-Dame-de-la-Pitié.

« La duchesse d’Aiguillon mobilise, alors, sous la houlette de Vincent de Paul, « Dames de la Charité » et « Messieurs du Saint-Sacrement ». Des ustensiles, du linge, de l’argent furent vite réunis et des travaux d’aménagement rapidement entrepris » (Maximilien Vessier, La Pitié-Salpêtrière)

Avec l’appui de Marie Vignerot, duchesse d’Aiguillon, trois Augustines Hospitalières vinrent fonder l’Hôtel Dieu de Québec en 1639. Cette même Compagnie du Saint-Sacrement, avec à sa tête Jean-Jacques Olier, s’associera à Jérôme Le Royer de la Dauversière, pour créer la « Société Notre-Dame de Montréal pour la conversion des Sauvages de la Nouvelle-France » et fonder Montréal en 1642. N’est-ce pas encore à une autre dame proche de cette compagnie, Angélique Faure veuve de Claude de Bullion, que l’on doit la construction de l’Hôtel Dieu de Montréal? Et Madame de la Peltrie, riche veuve percheronne partie au Canada pour créer le couvent des Ursulines avec Marie de l’Incarnation en 1639, n’avait-elle pas épouser en un mariage blanc Jean de Bernières, l’ermite de la Compagnie caennaise du Saint-Sacrement ? Or, c’est dans cet Ermitage de Caen que François de Montmorency Laval prépara son départ comme premier évêque du Canada en 1659. Et le premier curé de Québec, Monsieur Henri de Bernières, n’était-il pas le neveu de l’ermite de Caen ? Compagnie dangereuse, compagnie secrète, dit Maximilien Vessier de ces gens de l’ombre qui, au XVIIe siècle, noyautaient tout ce qui touchait à la charité et à son « exploitation », tant dans les missions extérieures (comme au Canada) que dans les missions intérieures (comme à l’Hôpital Général de Paris). Gens de l’ombre, gens de pouvoir, gens d’argent, ils étaient omniprésents dans l’encadrement du grand renfermement des pauvres en France et surtout dans l’esprit qui le sous-tendait. Ils disparurent de l’administration de la Salpêtrière après 1673, Colbert avait eu raison d’eux. On passa dès lors du redressement moral à la répression pénale.

Les premiers travaux à peine commencés dans l’enclos de l’ancien Petit Arsenal, tout est arrêté le 9 novembre 1653. Le président du Parlement Pomponne de Bellièvre élaborait un contre-projet. Mais il meurt avant sa réalisation. Son successeur Guillaume de Lamoignon ne voit pas non plus les choses comme Monsieur Vincent, l’inspirateur du grand dessein. L’Hôpital Général ne sera pas un lieu d’accueil, d’aide et de soutien aux « bons pauvres », mais un lieu d’incarcération, de correction, de mise aux pas des fainéants, des vicieux, des mécréants, ces « mauvais pauvres ». C’est Louis XIV, âgé de dix-huit ans, qui, le 27 avril 1656, signe l’Edit royal portant création de « L’Hôpital Général pour le Renfermement des Pauvres de Paris ». Anne d’Autriche, Mazarin et la « Compagnie du Très-Saint-Sacrement de l’Autel » en étaient cependant les véritables instigateurs.

En mai 1657, les mendiants sont raflés dans les rues de Paris par les « archers des gueux» et enfermés de gré ou de force dans les Maisons de ce nouvel ensemble. On sépare les familles, les hommes sont dirigés sur « Bicêtre », les garçons sur la « Savonnerie », les garçonnets vers la « Pitié », les femmes et les fillettes vers la « Salpêtrière ». « Scipion » accueille les femmes sur le point d’accoucher, les nourrissons et leurs nourrices. Un « refuge » (Sainte-Pélagie) reçoit à la Pitié les « femmes de mauvaise vie ». Nadine Simon écrit dans son ouvrage sur la Pitié-Salpêtrière : « Dès 1657, on dénombre à la Salpêtrière 628 personnes ». En 1661, on y comptera 1460 femmes et enfants.

Le régime de vie est le même pour tous, quasi conventuel. Beaucoup de prières et de cérémonies à la Chapelle (il faut les aider à sauver leur âme), tout au long de la journée. Les valides sont mis au travail dans de grands ateliers (ils doivent gagner leur pain), en silence et toujours surveillés. Les récalcitrants sont corrigés et mis au carcan. Le régime est réduit au pain, à l’eau et à quelque brouet qu’on appelle soupe. Les enfants vivent dans les Ecoles, où on leur apprend à lire, à écrire, surtout à être de bons chrétiens. Tôt initiés à diverses tâches, ils sont rapidement mis au travail. Hygiène réduite au minimum, un même habit pour tous, une grande promiscuité dans les dortoirs, sous les combles, où on partage les lits à plusieurs. Silence, yeux baissés, prières murmurées, lectures des textes sacrés faites en latin, silence, yeux morts, plus personne n’existe.

A la Salpêtrière, le seul bruit est celui des travaux de construction des bâtiments autour des premières granges et magasins aménagés (La Vierge, aujourd’hui Hemey). Le roi veut un site grandiose à la mesure de sa gloire. Cependant avant 1673, date du dernier recrutement de Filles du Roy, peu de grands pavillons sont sortis de terre : St-Jacques, aujourd’hui Jacquart sud, accroché à Hemey est terminé en 1655 ; suit en 1660 Saint-Joseph, aujourd’hui Mazarin, pour accueillir les vieux ménages. Quant à Saint-Louis de la Salpêtrière, la Chapelle octogonale dont les plans sont de l’architecte Le Vau, elle prend corps à partir de 1670 et ne sera terminée qu’en 1678. Les jeunes femmes envoyées au Canada n’y ont donc pas prié. Elles ne connurent pas non plus la Maison de Force mise en chantier en 1680, destinée à emprisonner les prostituées et les femmes condamnées sur lettre de cachet. En 1690, 3 000 femmes vivront entre les murs de la Salpêtrière où la folie ira grandissante.

Les Filles du Roy de l’Hôpital Général, envoyées en Nouvelle-France entre 1665 et 1673, ont-elles subi la vie terrible des Folles d’enfer de la Salpêtrière qu’évoque l’artiste Mâhki Xenakis dans le livret d’accompagnement de son ensemble de sculptures présentées dans le jardin et la Chapelle de l’Hôpital en 2004-2005 ? Les « grands renfermements » confinent tous à la déshumanisation et mènent au désastre de la folie. Mais les premières heures de la Salpêtrière connues par nos pionnières ont-elles été aussi infernales?

Faisaient-elles partie des fillettes nées les quinze années précédentes à la Salpêtrière, ou avaient-elles été ramenées de la Maison Scipion? Ou bien, orphelines, avaient-elles été auparavant accueillies dans les Ecoles de l’Hôpital? Appartenaient-elles encore au groupe des « bijoux », ces anciennes élèves distinguées pour leur grâce et leur intelligence, qu’on poussait dans la carrière hospitalière (ou qui pouvaient devenir domestiques en ville et se marier avec remise d’une dot de 300 livres)? Toutes les Filles du Roy parties de la Salpêtrière ont déclaré, lors de leur contrat de mariage, des biens estimés à 300 livres – ne serait-ce pas le trousseau de la Salpêtrière? Silvio Dumas, l’un de leurs historiens, se plaisait à les voir parmi ces « bijoux ». Enfin, étaient-elles enfermées là depuis peu au moment du recrutement? C’était le cas de Marie-Claude Chamois (la seule Fille du Roy qui ait rapporté son histoire). Orpheline, fugueuse pour échapper à un problème familial, mise à la Salpêtrière par mesure de protection, elle part quelques mois plus tard (en 1670) pour la Nouvelle-France. Par ailleurs, certaines jeunes filles, d’origine noble ou bourgeoise, se sont trouvées parmi les Filles du Roy, suite à la mort des parents ou à une mauvaise fortune de leur famille. Quelques-unes n’étaient pas des pensionnaires de l’Hôpital, mais y furent dirigées par un proche pour bénéficier de l’aide royale et se marier au Canada. Catherine de Baillon partie en 1669, fille d’un écuyer du roi ruiné, n’avait-elle pas une lointaine parente, Mademoiselle Viole, Dame de la Charité active au sein de la direction de l’Hôpital, et un ami de la famille parmi les hauts personnages de l’administration canadienne? Enfin, on peut supposer que certaines pupilles de la paroisse Saint-Sulpice dont faisait partie Anne Perrot, l’aïeule des Blais d’Amérique arrivée à Québec en 1669, se joignaient aux groupes rassemblés à la Salpêtrière.

ORPHELINES EN FRANCE, PIONNIERES AU CANADA

Autant de questions auxquelles il est impossible de répondre : nul document qui concerne ces convois de filles parties pour le Canada n’ayant été retrouvé à ce jour dans les Archives de l’Hôpital Général de Paris. Les informations disponibles sont extraites des correspondances échangées entre Colbert et Talon, entre Marie de l’Incarnation et son fils resté en France, des Relations des Jésuites qui racontent par le menu la vie de la colonie et de divers témoignages de contemporains qui ont côtoyé ces femmes en Nouvelle-France.

« Nos ancêtres ont quitté l’anonymat en franchissant l’Atlantique », a pu dire le démographe québécois Hubert Charbonneau. Les Filles du Roy de la Salpêtrière, en tournant le dos à leur « enclos », ont trouvé la liberté et recouvré leur identité. C’est le plus beau cadeau que leur fit Louis XIV, mais il ne le savait pas. Les précisions qu’elles ont fournies aux notaires et aux curés, lors de leur mariage, ont permis de reconstituer le déroulement de leurs histoires. « Saintes ou pouliches » (comme disait George Sand), qu’importe au fond… Ces quelques centaines de femmes, ayant mis un Monde au monde, ont toutes été de grandes bâtisseuses.

Maud SIROIS-BELLE

Pour aller plus loin…

Filles du roi

 

ESSAIS

-Silvio Dumas, Les Filles du roi en Nouvelle-France. Etude historique avec répertoire biographique, Québec, Société historique du Québec, 1972. (en bibliothèque)

-Gustave Lanctôt, Filles de joie ou Filles du roi. Etude sur l’émigration féminine en Nouvelle-France, Montréal, éditions Chantecler, 1952. (en bibliothèque)

-Yves Landry, Les Filles du roi au XVIIe siècle, Orphelines en France, pionnières au Canada, Montréal, Editions Leméac, 1992. (disponible en librairie)

-Raymond Ouimet et Nicole Mauger, Catherine de Baillon Enquête sur une fille du roi, Septentrion 2001 (disponible en lib.)

 

ROMANS

-Sergine Desjardins, Marie Major, roman historique inspiré de la vie d’une Fille du roi, dont l’époux, Antoine Desjardins, fut assassiné, Laval, Guy Saint-Jean éditeur, 2006. (disponible en lib.)

-René Forget, Eugénie Fille du Roy et Eugénie de Bourg-Royal,  Ed Lanctôt, 2006. (disponible en lib.)

-Françoise Lepeltier, Marguerite et la Nouvelle-France, tome 1 Les Bâtisseuses, tome 2 Les Canadiennes, Plon 2004-2005 (disponible en lib.)

-Suzanne Martel, Jeanne Fille du Roi, Fides / jeunesse, 1974. (disponible en lib.)

-Colette Piat, Les Filles du Roi, Ed. du Rocher, 1998 (disponible en lib.) Les Filles du Roi dans les Plaines d’Abraham, Ed. du Rocher, (en bibliothèque)

MULTIMEDIA

Colloque sur les Filles du Roy, Congrès CTHS 2008 (coffret DVD et CD rendant compte de l’intégralité du colloque) voir le site (www.lesfillesduroy-quebec.org)

SITES INTERNET

-(www.mcq.org/histoire/filles_du_roi) site interactif du Musée de la Civilisation du Québec sur les Filles du roi.

-(www.lesfillesduroy-quebec.org) site interactif de l’Association des Filles du Roy au Québec.

Salpêtrière et Paris

-Isabelle Robin-Romero, Les Orphelins de Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2007. (disponible en librairie)

-Maximilien Vessier, La Pitié-Salpêtrière Quatre siècles d’histoire et d’histoires, Assistance publique Hôpitaux de Paris, 1999. (disponible au Relais H à l’entrée de la Salpêtrière)

-Nadine Simon, La Pitié-Salpêtrière, Editions de l’Arbre à Images, 1986 (en bibliothèque)

-Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731 (disponible en lib.)

-Mâkhi Xenakis, Les Folles d’enfer de la Salpêtrière,(récit-poème)Actes Sud, 2004 (disponible en lib)

ADRESSES UTILES:

-Bibliothèque Gaston Miron/Délégation Générale du Québec, 66 rue Pergolèse, 75116 Paris (Mme Claire SEGUIN, directrice)  Tél : 01 40 67 85 66     

Site et catalogue de la bibl. (www.bgm-paris.banq.qc.ca)

-Librairie du Québec, 30 rue Gay Lussac, 75005 Paris. Tél. :01 43 54 49 02 site commandes : (Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.">Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.).

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