Filles du Roy protestantes

Il est bien connu que les protestants furent exclus de la colonisation en Nouvelle-France. C’était un “principe” car en réalité, l’histoire nous prouve qu’il en vînt et des plus importants pour le développement de la Nouvelle-France : marchands, soldats, hommes de métiers – et des Filles du Roy aussi -.  Ce n’est pas le lieu, ici, de faire l’historique de la “religion réformée de France” mais il est toutefois important de rappeler d’une part, que c’est Jean Calvin (1509-1564), qui est à l’origine du calvinisme. Ses adeptes nommées huguenots se multiplièrent rapidement de sorte que vers les années 1550-1560, la France comptait 15 % de protestants c’est-à-dire environ 2 millions de partisans. C’est l’époque des guerres de religion où massacres et assassinats conduisirent à l’Édit de Nantes du 15 avril 1598 du roi Henri IV qui tolérait la présence des protestants en autorisant le culte calviniste, sous certaines conditions. Puis, le 18 octobre 1685, à Fontainebleau, Louis XIV révoqua cet édit. Il permettait aux protestants de vivre en France mais sans pratiquer leur religion; il ordonnait la destruction des temples protestants. Ou bien on se “convertissait”, ou bien on fuyait la France, ce que firent moints huguenots et huguenotes en s’expatriant en Nouvelle-France.

Certaines Filles du Roi abjurèrent avant de quitter la France, la plupart avaient été baptisées dans un temple protestant – donnée bien connue – d’autres le firent à leur arrivée en terre d’Amérique ; d’autres dont le retour en France peu d’années après leur arrivée a bien pu reposer sur la difficulté de  ”s’acclimater” au climat religieux de leur nouveau pays. Qui sont elles ?

Il y a d’abord les Filles du Roy originaires de La Rochelle et de l’île de Ré : Françoise Ancelin, la veuve Marguerite Ardion, Catherine Barré, Elizabeth Doucinet, Anne Javelot, Marie Léonard, Anne Lépine, Barbe Ménard, Marie Targer, Marie Valade.

Il y eut de Rouen en Normandie, Catherine Basset, Marie Deshayes, Marie Huet, Marthe Quitel; de la Saintonge, Isabelle Dubreuil; du Languedoc, Madeleine Delaunay et, de Paris, Barbe Roteau et Madeleine Tisserand.

Que savons-nous de leur séjour en Nouvelle-France ?

Françoise Ancelin/Asselin et Barbe Ménard ont épousé toutes les deux des huguenots: Guillaume Valade et Antoine Vermet. Ces deux couples se sont établis l’un à Charlesbourg et l’autre à Ste-Famille de l’Île d’Orléans. Les Valade sont venus ici nombreux. Guillaume Valade et son frère Jean vinrent rejoindre  leur soeur Marie arrivée en 1663 et qui avait elle-même été précédée ici de son cousin Jean Normandin, tonnelier, arrivé en 1650 avec sa femme Marie Desmaisons et leur fils Mathurin ainsi que leur oncle Pierre Cousseau et sa soeur Marie. Marie Valade baptisée à La Rochelle dans la religion protestante épousa en premier Jean Cadieux, laboureur et défricheur, natif du Mans en Maine, le 26 novembre 1663, à Montréal. Ils eurent 10 enfants. Jean Cadieux mourut le 30 septembre 1681 à Montréal et Marie Valade épousa en secondes noces, un  autre huguenot, Philippe Boudier de St-Cloud, non loin de Nanterre, en 1682, et 3 autres enfants complétèrent la famille Valade/Ancelin.

De Rouen, Catherine Basset et Marthe Quitel, signèrent leur abjuration du calvinisme en arrivant à Québec. L’une le 17 juillet 1665, année de son arrivée et l’autre, le 16 juin 1667, année aussi de son arrivée. L’une est native de St-Cloud et l’autre de St-Ouen. Marthe Quitel épouse un huguenot, le 22 septembre 1665 à Québec, Barthélémy Verreau, forgeron et taillandier, arrivé en 1662 de Langres en Bourgogne. Ils s’établirent à Château-Richer et eurent 9 enfants. Catherine Basset, quant à elle, épouse Pierre Bourgouin dit le Bourguignon, tissier, le 17 octobre 1667. Ce couple habite Québec puis Catherine Basset  ”étant bannie de Québec en raison de sa vie déshonnête et scandaleuse”, il se réfugie à St-Antoine de Tilly où vit leur fils Jacques. Rien n’indique que Pierre Bourgouin ait été de religion protestante. Marie Huet a été baptisée le 6 janvier 1642 au temple de Grand-Quevillon, à Rouen. Elle arrive en Nouvelle-France en 1667. Son premier mariage avec Adrien Lacroix est annulé et c’est l’année suivante qu’elle s’unit à Jean Boesmé, huguenot, engagé venu en 1664 de Poitiers. Ils se marient à Charlesbourg où les Jésuites avaient concédé une terre à Jean Boesmé. Marie Deshayes épouse Adrien Bétourné dit Laviolette, soldat du Régiment Carignan-Salières, et Marguerite Deshayes, sa soeur, qui épouse Pierre Ménard dit Saintonge, cordonnier, laboureur et notaire seigneurial. Toutes deux sont décédées à 52 et 63 ans à Montréal.

Isabelle Dubreuil et Madeleine Delaunay, huguenotes, retournèrent en France. Isabelle, arrivée en 1665, épouse Bernard Faure de Bordeaux. Elle repartit en 1667 et l’on ne sait rien de sa vie par la suite. Madeleine Delaunay, originaire du Languedoc, arrivée en 1670 avec une dot de 600 Livres, épouse Pierre Guillet dit Lajeunesse, huguenot, le 11 octobre 1670 au Cap-de-la-Madeleine. Elle émigre en 1695, laissant ici ses soeurs Anne, Jeanne et Suzanne, et elle décède à St-Jean-du-Perrot, à La Rochelle.

Ce n’est pas tout. La plupart des protestantes venaient de La Rochelle. Une bonne majorité, comme je l’ai dit plus haut, avaient été baptisées au temple protestant de La Rochelle. Ici, la majorité épousèrent des huguenots. Voyons cela de plus près.

La veuve Marguerite Ardion venue ici avec son fils Laurent Beaudet avait été baptisée au temple de Ville-Neuve. Elle épousa l’année de son arrivée, le 28 octobre 1663, Jean Rabouin, un huguenot de La Rochelle. Ils eurent 8 enfants. Par la suite, Jean Rabouin devenu veuf, se remaria 3 fois: en premières noces avec Marguerite Leclerc, baptisée le 12 février 1640 à St-Rémi de Dieppe, et ils eurent 3 enfants. Redevenu veuf en 1705, Rabouin épouse Catherine De Belleau qui annule précipitamment ce mariage. Finalement, il épouse en 1706 une poitevine qui lui donne un enfant. Ce destin est bien différent de celui de Catherine Barré qui arrive en 1663 de l’Île de Ré, née et baptisée en 1643 au temple protestant, qui épouse Nicolas Roy, maçon, et tous les deux repartent en France en 1665 sans qu’on en sache le motif. Élizabeth Doucinet, arrivée en 1666, vient rejoindre sa soeur Marguerite qui avait épousé un huguenot Philippe Matou en 1662 à Québec. À son tour, Élizabeth épouse un huguenot, Jacques Bédard, baptisé au temple protestant en 1644 et qui avait abjuré l’hérésie de Calvin en même temps que ses parents en 1660. Ils se marient à Québec le 10 avril 1666 mais s’établissent à Charlesbourg. Le charpentier Bédard, bien avant que nous revendiquions l’égalité entre les hommes et les femmes, le vivait ; à preuve : quand il fait don de sa terre à son fils Charles, le 3 mars 1711, il verse 400 Livres à chacune de ses 3 filles Catherine, M.-Jeanne et M.-Josephe “pour les égaliser avec leurs  frères “… Elizabeth et Jacques vécurent ensemble pendant 55 ans et eurent 17 enfants. A nne Javelot et Marie Léonard, toutes deux arrivées en 1666, épousent des huguenots. Anne épouse Jacques Leboeuf, arrivé en 1663 de La Rochelle et ils s’établissent à la Côte St-Michel, à Ste-Foy. Marie Léonard épouse René Rémy de la Champagne mais protestant, le 24 janvier 1667 à Beauport mais s’établissent à Trois-Rivières. Marie Targer vint retrouver sa soeur Elizabeth, veuve de Simon Piat, huguenot, et qui épouse, en 1659, à Québec, un autre huguenot, Mathurin Gerbert de Nantes. Marie Targer épouse Jean Royer de St-Cosme-de-Vair, le 9 octobre 1663 à Ste-Famille de l’Île d’Orléans puis s’installent à Château-Richer où, à 40 ans, meurt Jean Royer. Marie Targer épouse ensuite Robert Tourneroche, tailleur d’habits et huguenot de Rouen. 6 enfants

s’ajoutent aux 7 du premier mariage. Marie Targer mourut en 1712, à 70 ans et Robert Tourneroche en 1722, à 76 ans.

L’histoire retiendra l’apport des huguenots et des huguenotes dans le développement de la Nouvelle-France; la majorité de ceux et celles qui sont venus ici ont sans doute voilé leur appartenance au protestantisme et engagé leur nouvelle vie dans un silence d’appartenance “obligée” fuyant l’interdiction et les galères. Le site web des Histoires du temps passé rapporte qu’à bout de souffrances, certains protestants créèrent une formule originale d’abjuration :

 “J’abjure maintenant / Calvin entièrement / J’ai en très grand mépris / Et en exécration / De Calvin les leçons / Rome avec sa croyance / J’ai en grande révérence / La messe et tous les saints / Du Pape, la puissance / Reçois en diligence”.

Irène Belleau

Références : Dictionnaire de Michel Langlois, le livre de Yves Landry, plusieurs lectures et dépouillement de certains sites afférents.

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