Les Filles du Roy 1663-1673 : qui sont-elles ?

Catherine de Baillon, Fille du Roy, fille de la noblesse de l’Île-de-France, devient orpheline et s’embarque pour la Nouvelle-France en 1669. Elle épouse Jacques Miville-Deschênes. Aurait-elle droit à son héritage même si elle a quitté son pays ? C’est une enquête qui lève le voile sur cette affaire. Du procès de 1688, naît une histoire racontée par Raymond Ouimet et Nicole Mauger[1].

Renée Birette, Fille du Roy, orpheline de père et de mère, s’embarque pour la Nouvelle-France pour retrouver son amant Pierre Balan dit Lacombe de l’équipée de Tracy en 1665. Ils se rencontrent à l’Île d’Orléans. L’attrait pour la traite des fourrures charme Pierre et Renée se retrouve seule dans une misérable cabane ! Un destin raconté par Diane Lacombe[2].

Marguerite Viard, Fille du Roy, arrivée en 1671 en Nouvelle-France, mariée trois fois, veuve autant de fois et mère de plusieurs enfants, elle devient cleptomane. Elle vole chez les voisins. Par instinct. Pas vraiment par nécessité. Une marmite, du tabac, des chemises, une faux, une nappe. Sans repentir. Par impulsion. Le rejet du milieu, l’emprisonnement. Un « mal de vivre » sans doute raconté par Marcel Myre[3].

et bien d’autres…

Les Filles du Roy 1663-1673 : qui sont-elles ?

 

Depuis 350 ans, on les ignore. L’histoire de la Nouvelle-France ne fait allusion à elles que rarement d’autant plus qu’un certain baron de Lahontan[4], venu en Amérique faire enquête, les qualifie de « femmes de petite vertu » dans son rapport remis au Roy. De là à penser – et à croire - qu’elles étaient « de mauvaise vie »[5], il n’y avait qu’un pas qui fut vite franchi malheureusement ! Encore aujourd’hui, parler des Filles du Roy suscite hésitation et parfois dédain. Et pourtant !

Elles furent environ 800 à s’expatrier pour peupler ici la colonie. Au début des années 1600, il y avait ici sept hommes pour une femme en âge d’épouser. Les engagés après leurs trente-six mois[6] retournaient en France faute de filles à marier. L’intendant Jean Talon, de concert avec le ministre des colonies Jean-Baptiste Colbert, sollicita l’envoi de filles à marier qu’on appela plus tard des Filles du Roy parce que le roi Louis XIV les dotait pour le voyage et les premiers mois d’installation en Neufve-France.  Comment se peut-il qu’elles aient été « dans l’oubli » pendant tout ce temps ? Comment les retrouver aujourd’hui dans les archives et…dans nos lignées ?

D’où venaient-elles ?

 

Plusieurs historiens de renom ont fouillé les archives de l’épisode 1663-1673 pour connaître les lieux d’origine de ces femmes : Gérard Malchelosse, Gustave Lanctôt, Benjamin Sulte, Archange Godbout, Silvio Dumas et Yves Landry. Ce dernier retient notre attention plus particulièrement, d’abord parce que son étude est la dernière en liste étant donné qu’il a publié sa thèse en 1992 et aussi parce que les critères qu’il a choisis pour son répertoire sont des plus crédibles. C’est donc à partir de son ouvrage Les Filles du Roi au XVIIe siècle, orphelines en France, pionnières au Canada [7] que sont puisées mes références.

La majorité des Filles du Roi sont originaires de l’Île-de-France, c’est-à-dire de Paris et ses environs, plus précisément de l’Hôpital La Pitié-La Salpêtrière[8]  qui jouait le rôle d’asile pour les pauvres, les vagabonds, les enfants, les mères abandonnées, etc. De plus, le curé de la paroisse Saint-Sulpice de Paris, Messire de Bretonvilliers, a grandement contribué au recrutement de ces filles. Marguerite Bourgeoys est allée elle-même en France trois fois pour en recruter (aussi pour son œuvre l’éducation). Landry en dénombre 327 de Paris. La Normandie y contribua aussi (127) de même que la Bretagne (13). La région de La Rochelle, la Saintonge, le Poitou, l’Aunis de la partie ouest de la France  y envoyèrent plus d’une centaine dont 2 % étaient des protestantes. Il y en eut aussi du Nord (20), de l’Est (59), de la Loire (43), du Centre (7) et du Sud (4). S’ajoutèrent 2 de la Belgique, une de l’Allemagne, une de l’Angleterre, une du Portugal et une de la Suisse. Cette diversité s’est manifestée dès le recensement de 1681 : environ 400 sont établies à Québec et aux environs, une centaine à Trois-Rivières et aux alentours et plus de 200 dans le gouvernement de Montréal. On ignore toutefois l’origine de 52 d’entre elles.

Combien étaient-elles ?

 

Selon l’année d’arrivée, même si les capitaines de bateaux ne déposaient pas les listes de tous leurs passagers, on peut facilement déduire ce moment suivant l’année de leur mariage bien qu’il faille parfois chercher d’autres données. En effet, les Filles du Roy se mariaient rapidement après leur arrivée mais quelques-unes ont défié cette règle; d’autres, ne se sont pas mariées (une bonne trentaine), d’aucunes sont retournées en France (43) parfois même en y laissant ici plusieurs enfants (M.-Claude Chamois en est le prototype : elle retournait en France pour espérer toucher son héritage mais n’est jamais revenue laissant sept enfants en bas âge). Ainsi, on peut considérer sans trop se tromper qu’il en est venu 36 en 1663, 15 en 1664, 90 en 1665, 25 en 1666, 90 en 1667 dont plusieurs de la noblesse[9], 81 en 1668 et les trois années suivantes 1669, 1670 et 1671 amenèrent respectivement 132, 120 et 115 filles à marier. Puis, le recrutement s’atténua sensiblement de sorte qu’en 1672 quinze seulement vinrent et en 1673, cinquante et une pour un total de 770. L’opinion publique en France commençait à trouver que ce phénomène « privait » un peu trop le pays de sa source de natalité !

Quel âge avaient-elles ?

 

On ne connaît pas toujours la date exacte de la naissance et/ou du baptême de chacune des 800 Filles du Roy. Parfois on sait l’année du mariage de leurs parents mais quel rang occupaient-elles ? On ne le sait pas souvent. En autant que des recoupements naissance-mariage-décès sont possibles, Landry dresse un tableau révélateur et inspirant : de neuf des onze années d’arrivages, la majorité des Filles (247) ont entre 16 et 20 ans alors qu’en 1664 et en 1668, la majorité (203) a entre 21 et 25 ans. Leur nubilité n’est pas en cause, loin de là. Landry dit même que les Filles du Roy ont une moyenne d’enfants supérieure à celle des Femmes de France de la même époque ! Soulignons toutefois, ce qui n’est pas négligeable, que 76 filles à marier ont entre 12 et 15 ans… 108 ont entre 26 et 30 ans…36 entre 31 et 35 ans…12 entre 36 et 40 ans… 3 entre 41 et 45 ans et 89 dont on ignore toute donnée d’âge.

Etaient-elles riches ?

 

Bien malin qui pourrait répondre à cette question. Avaient-elles des « biens en propre » en France ? Peut-être les plus âgées, souvent des veuves, mais la majorité, non. Pour mesurer quelque peu cette donnée, Yves Landry s’est intéressé à la valeur sociale ou sociétale du père de la Fille du Roi ou de celle de l’ex-conjoint pour les veuves. Certaines d’entre elles avaient un père notable, procureur, chirurgien, sellier, taillandier, bourgeois, militaire; la plupart des pères sont des hommes de métiers : laboureurs, charpentiers, chaudronniers, sabotiers, scieur de long, sergetier, etc. Les contrats de mariage nous éclairent souvent sur la valeur des biens qu’elles apportent, huit déclarent apporter 1000 Livres, une 2000 Livres et deux 3 000 Livres; une sur sept moins que 300 Livres et la majorité des filles n’apportent que leurs hardes… pas de quoi survivre !

Il faut savoir que la dot royale de 50 Livres pour les roturières et de 100 Livres pour les nobles était un principe… il fallait que l’inscription de la dot soit dûment signifiée dans le contrat de mariage ! Nombre de filles à marier n’ont pas bénéficié de cet apport tout simplement parce qu’elles se sont mariées seulement à l’église…Qui plus est, une bonne quinzaine de notaires n’ont pas tenu compte de cette exigence : Antoine Adhémar et Benigne Basset à Montréal; Séverin Ameau à Trois-Rivières, Claude Auber à Château-Richer, Jean Cusson au Cap-de-la-Madleine, Jacques De LaTouche à Champlain, Gilles Rageot à Québec, Paul Vachon à Beauport. Par ailleurs, le notaire Romain Becquet de Québec  spécifie le don du roi dans 204 contrats de mariage sur 274 tout en inscrivant dans 264 contrats les biens apportés par les Filles du Roy; Pierre Duquet, quant à lui, à Québec aussi, n’inscrit le don du roi que dans 43 contrats sur 127 (!), que Thomas Frérot à Boucherville et au Cap-de-la-Madeleine, ne le fait que 3 fois sur 5. Yves Landry, sur cette question, n’hésite pas à conclure qu’au moins 250 Filles du Roy n’ont pas touché la dot royale. Il se peut que dans certains milieux, une subsistance leur ait été apportée mais nul document le révèle malheureusement ! Ces filles étaient, à leur arrivée, accueillies par leur recutrice Anne Gasnier[10], les Ursulines ou, souvent, dans les familles déjà assez bien établies, avant de prendre mari.

Pourquoi sont-elles venues ?

 

Bien sûr, pour se marier, faire des enfants… et elles en ont faits… Qui d’entre nous n’a pas dans ses lignées paternelle et maternelle, de ces Filles du Roi que l’on appelle justement aujourd’hui les Mères de la nation. Il est vrai qu’une trentaine ne se sont pas mariées, que 43 ont émigré, que même mariées, 16 n’ont pas eu d’enfant[11], il reste que la majorité n’a pas failli à son devoir !!! une de ces femmes a eu 16 enfants, deux en ont eu 15 et 14, et ainsi de suite sans toujours tenir compte d’un, de deux, de trois et même de 4 mariages… Ce qui, aujourd’hui, nous intéresse, ce ne sont pas les statistiques même si elles sont révélatrices. Non. C’est la VIE qu’elles ont menée « hic et nunc ». Voilà pourquoi la Société d’histoire des Filles du Roy a été créée en 2010 avec un objectif bien précis : les connaître, les reconnaître, les faire connaître et même les réhabiliter dans l’opinion publique. Ainsi, de concert avec la France, en 2013, des deux côtés de l’océan, elles seront commémorées avec emphase. En juin, à Paris, à Rouen et au port de Dieppe, et à La Rochelle. En août, ICI, aux Fêtes de la Nouvelle-France où le thème sera Les Femmes en Nouvelle-France plus particulièrement les Filles du Roy. La reconstitution de l’arrivée des 36 du premier contingent de 1663 en bateau avec la présence des constituants de l’époque gouverneur, évêque, ursulines, hospitalières, colons, habitants, coureurs des bois, « voyageurs », seront au rendez-vous dans le Vieux-Québec. De plus, certains milieux où les Filles du Roy se sont établies comme Québec, Neuville, Pointe-Lévy, Côte-de-Beaupré, l’Île d’Orléans, Champlain, Ville-Marie, Lachine, Verchères, Contrecoeur, et d’autres, rendront HOMMAGE à leurs Filles du Roy.

Comment les retracer dans les lignées par les femmes ?

 

La généalogie fonctionne depuis toujours par lignée patrilinéaire[12]. Pour retracer ses ancêtres-femmes, il faut « déduire » de sa lignée par les pères, les femmes qu’ils ont épousées de génération en génération, c’est la lignée matrilinéaire. Mais la lignée mitochondriale remonte dans le temps par les femmes, de mère en fille. Votre mère, la mère de votre mère, la mère de votre grand-mère et ainsi de suite[13]. C’est un tout autre horizon susceptible de découvrir une autre facette de lignage. La généalogie génétique a fait un bon bout de chemin depuis quelques années…Quelle est votre ancêtre maternelle ? Y a-t-il des Filles du Roy dans votre lignée mitochondriale ?

Où se sont-elles enracinées ?

 

Le Gouvernenemt de Québec, à l’époque, en aurait accueilli, sur son territoire environ 405; le Gouvernement de Montréal 190  et celui de Trois-Rivières, 87. Aujourd’hui, on retrouve de leurs descendants et descendantes dans plus de  58 villes ou municipalités. Il reste tout un travail à faire pour les retrouver dans nos lignées paternelles et mitochondriales afin de prendre conscience de l’héritage qu’elles nous ont laissé et que nous avons fait fructifier depuis 350 ans ! Il serait intéressant de profiter des célébrations de 2013 pour tracer un sillon de nous à ELLES.

Irène Belleau

article écrit pour le bulletin de l'AIFA, La Maturité

8 mai 2012.

 



[1] Aux Éditions Septentrion et Christian, 2001.

[2] Pierre et Renée aux Editions VLB Éditeur, 2011.

[3] Marguerite Viard, 1652-1715, Editions GID, 2010.

[4] Louis-Armand de Lom d’Arce, fils d’Isaac et de Jeanne-Françoise Le Facheu de Couttes.

[5] Et pourtant… seulement deux d’entre elles dont les mœurs sont susceptibles de nous interroger…

[6] Les contrats d’engagements avaient une durée de 3 ans la plupart du temps.

[7] Landry, Yves, Leméac, Montréal, 1992.

[8] Cet établissement doit son nom à la poudre à canon : le salpêtre.

[9] Le 17 juin 1667, une vingtaine de filles en attente de départ par le port de Dieppe, signent une protestation devant notaire pour signifier leur mécontentement des mauvaises conditions qui leur sont faites, à ce moment.

[10] Elle était l’épouse de Jean Bourdon; elle occupa cette fonction surtout à partir de 1665.

[11] Une bonne quinzaine de Filles du Roy étaient des veuves d’un certain âge.

[12] On cherche ses ancêtres par son père, son grand-père, son arrière-grand-père et ainsi de suite en nommant les noms des épouses, évidemment. Mais ces dernières sont toujours « dans l’ombre »…et, dans bien des cas, les monuments élevés à leur mémoire ne les nomment même pas ! La lignée par les femmes – mitochondriale – ouvre maintenant une perspective intéressante à la généalogie traditionnelle. La Société de généalogie de Québec (SGQ) de concert avec la Société d’histoire des Filles du Roy (SHFR) ont lancé un projet de cet ordre pour 2013. cf. leurs sites web.

[13] Pour débuter, cf de mère en fille, de Pierre-Yves Dionne, Éditions Multi-Monde et les Éditions du Remue-Ménage, 2004. Puis de façon plus générale : de Caroline-Isabelle Caron, Se créer des ancêtres, un parcours généalogique nord-américain XIXe – XXe siècles, Septentrion, 2006.

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