Conférence de Neufchatel

Conférence sur Les Filles du Roy – 7 avril 2010

Comité des travaux historiques et scientifiques (Cths)

À Neufchatel – Suisse

 

Sur le Don-de-Dieu, en 1608, Samuel de Champlain, explorateur et géographe, né, vers 1570, de Honfleur, fait voile vers l’Amérique. Il deviendra le Père de la Nouvelle-France. Des marins français, espagnols, portugais et basques  pêchent la morue sur les bancs de Terre-Neuve. Ils remontent le St-Laurent jusqu’à Tadoussac, pour la chasse à la baleine. L’Île-aux-Basques garde encore aujourd’hui sur cette île des fours que les Basques construisaient pour faire fondre la chair de la baleine.En 1574, ce n’est plus un bateau qui quitte Honfleur pour le golfe, c’est six bateaux, sept en 1576, dix-sept en 1577. Champlain et Pierre Du Gua de Monts sont des habitués de l’Acadie; ils connaissaient bien cet endroit sans toutefois s’aventurer plus avant. En 1588, c’est le trafic des « pelleteries » c’est-à-dire des fourrures, surtout celle du castor à cause de son poil soyeux très recherché, qui se développe. Plus tard, on s’aventure jusqu’aux Grands Lacs pour ce commerce grâce aux « voyageurs », aux Amérindiens, et aux Compagnies qui sauront s’enrichir au détriment de leur obligation de peupler ce coin d’Amérique.

Des colons viennent de France s’y installer mais trop peu nombreux pour assurer la survie ; les hivers sont rigoureux; la famine et le scorbut ne laissent que peu de chance de développement. Toutefois, en 1617, de Paris, Louis Hébert, Marie Rollet sa femme et leurs trois enfants précèdent Robert Giffard de Mortagne-en-Perche, sa femme, enceinte, Marie Regnouart et leurs deux filles : Marie et Françoise, accompagnés d’une cinquantaine d’hommes de métiers dont  Jean Guyon, Zacharie Cloutier, suivis de Noël Langlois, de Thomas Giroust, de Gaspard et Marin Boucher, des frères Juchereau de Tourouvre plus particulièrement. Puis vinrent Jeanne Mance, de Langres, en Champagne, fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal, Marguerite Bourgeoys de Troyes, Paul Chomedey de Maisonneuve, gouverneur de Montréal, Jérome Le Royer de la Dauversière de La Flèche, sans compter les Jésuites, les Récollets, et, pour l’administration, les gouverneurs, les intendants, et pour la sécurité, les soldats, etc.

La période qui nous occupe c’est celle de 1663 à 1673 explicitement. Devant l’inefficacité des Compagnies de voir au peuplement de la Nouvelle-France, la France y place un gouvernement royal sous Louis XIV, le Conseil Souverain. L’intendant Jean Talon sollicite de Colbert, ministre des colonies, l’envoi de femmes. Environ 800 des rurales, des urbaines, des orphelines, des filles de la Haute-Société, de la Bretagne, de la Normandie, du Poitou, de la Vendée de l’Angoumois, de l’Aunis, du Périgord, etc, et surtout de la Salpêtrière de Paris.

                             Il faudrait les nommer toutes…

 

Il faudrait les nommer toutes, à haute voix, les appeler par leur nom, face au fleuve d’où elles sont sorties au XVIIe siècle, pour nous mettre au monde et tout le pays avec nous.

Graton Mathurine

Gruau Jeanne

Guerrière Marie-Bonne

Halier Perrette

Dorange Barbe

Drouet Catherine

De Lafitte Apolline

Doigt Ambrosine

Jouanne Angélique

Lafleur Jacobine

Deschamps Marie

Mignolet Gillette

Palin Claude-Philiberte

Etc

                                                                                                         Anne Hébert

                                        Le premier jardin

1988

 

 

Ω

 

 

Je ne les nommerai pas toutes… il y en a 770 officiellement !

 

Regardons d’abord ce que la Nouvelle-France dit d’elles; quel regard les autorités jettent-elles sur les premières arrivées.

 

Qui étaient-elles ?

 

La Nouvelle-France, par ses représentants, souhaitait qu’elles soient belles, travaillantes, débrouillardes, originaires de régions et d’habitats différents que ni l’âge ni les aspects culturels ne tendraient à rapprocher mais la réalité n’a pas toujours correspondu à ces attentes.

En 1664, le Conseil Souverain et Mgr de Laval souhaitaient des filles de Normandie plutôt que de La Rochelle : les gens de La Rochelle sont la plupart de peu de conscience et quasi sans religion, fainéants et très lâches au travail, très malpropres pour habiter un pays : trompeurs, débauchés et blasphémateurs  [1]. En 1668, en octobre, dans la correspondance de Marie de l’Incarnation à son fils  : l’on ne demande que des filles de village, propres au travail comme les hommes, l’expérience fait voir que celles qui n’y ont pas été élevées, ne sont pas propres pour ici [2]. À Colbert, le 27 février 1670, on écrit que les filles de l’an passé tirées de l’Hôpital de Paris ne se sont pas trouvées assez robustes pour résister ny au climat, ny à la culture de la terre et qu’il serait plus avantageux d’y envoyer des filles villageoises [3]. En 1670, le 10 novembre, dans un Mémoire de Talon à Colbert : que celles destinées pour ce pays ne soient aucunement disgraciées de la nature, qu’elles n’ayent rien de rebuttant à l’extérieur, qu’elles soient saines et fortes pour le travail de campagne, ou du moins, qu’elles ayent quelque industrie pour des ouvrages de main  [4].

Enfin, Mère Marie Andrée Regnard de Duplessis de Ste-Hélène, religieuse française passée en Nouvelle-France en 1702 : il ne faut pas croire qu’on amenoit de France pour se marier au Canada que des filles de mauvaises mœurs, la plupart étaient des demoiselles de qualité, sans bien, d’autres étaient de bonnes familles ; on en tira beaucoup de l’hôpital de la Pitié à Paris où elles avaient été bien élevées dès leur bas âge [5].

Les études publiées sur cette question retiennent certains critères de reconnaissance du véritable caractère Fille du Roy. Selon Étienne-Michel Faillon :  de jeunes personnes que le roi faisait élever à l’hôpital général de Paris toutes issues de légitimes mariages, les unes, orphelines et les autres appartenant à des familles tombées dans la détresse [6] ; selon Marcel Trudel, cinq critères les caractérisent : être orpheline, être recrutée par un organisme d’État, être fille de familles dans le besoin, voyager en groupe et toucher habituellement à son mariage une dot du roi [7] ; et selon Yves Landry : être fille ou veuve (avec ou sans enfant), être venue entre 1663 et 1673 et bénéficier d’aide royale pour le transport et l’établissement [8]. Finalement, Colette Piat dans son roman Les Filles du roi, résume sommairement le but ultime de leur venue : faire le bonheur des colons et peupler le pays [9].

Mais auparavant, elles devaient affronter la mer… Pour le Colloque de 2008 sur Les Filles du Roy qui a eu lieu à l’intérieur de votre congrès Cths à Québec, une descendante de Nicole Legrand, fille du roy originaire de Paris, arrivée en 1669, a décrit ce qu’elle a vécu pendant la traversée et lors de son arrivée à Québec. Elle traduit le « paysage » de cette époque ; écoutons-la.

Extrait de Audrey Breton du coffret multimédia

Yves Landry dans sa magistrale étude, précise judicieusement le rôle qu’elles ont joué en Nouvelle-France.

            « Les Filles du Roy sont reconnues pour avoir joué un rôle fondamental dans le peuplement du Québec. D’abord à cause de leur nombre qui, à première vue, n’est pas très important, près de 800  femmes, c’est environ 8 % seulement des quelque 10 000 immigrants qui se sont établis au Canada sous le régime français (1663-1759-1763). Mais si on y regarde de plus près, elles représentent à peu près la moitié de toutes les femmes venues en 150 ans dans la colonie. Ensuite, elles sont arrivées à un moment critique de l’histoire de la Nouvelle-France – 10-11 ans – de 1663 à 1673 – et qu’elles sont concentrées à un moment crucial, 1663, l’année de la prise en main par le roi de l’administration de la colonie. [Les Compagnies chargées depuis 1627 du peuplement de la colonie ont failli à leur objectif cherchant plutôt à s’enrichir par la traite des fourrures.] Il y avait aussi la menace iroquoise que le Régiment de Carignan-Salières a contribué à diminuer. L’envoi de « filles à marier » a constitué l’antidote parfait au mal du pays causé par la pénurie de femmes, de sorte qu’en 10 ans, la population a triplé ; le taux annuel d’accroissement a presque doublé par le fait que ces immigrantes ont eu des enfants immédiatement. Et à ce compte, la Nouvelle-France allait survivre ! C’était là le vœu de Colbert. »

 

Étaient-elles des filles de joie ?

Toutefois, un grand débat idéologique court encore aujourd’hui sur la moralité des Filles du Roy. En 1703, le Baron Louis Armand d’Arce de La Hontan dans son récit de voyage en Nouvelle-France les présente comme des prostituées. Yves Landry démolit cette assertion par la fécondité de ces femmes.

Extrait d’Yves Landry sur la moralité cf. coffret

 Les prostituées avaient peu d’enfants, dit Landry, alors que les Filles du Roy sont tout le contraire des femmes stériles. Elles ont même plus d’enfants que les françaises. Et il en prend à preuve en comparant la fécondité, d’une part, des femmes du nord-ouest de la France, de 20 à 24 ans qui engendrent en moyenne 7.6 enfants ; les Filles du Roy quant à elles en engendrent 9,1 enfants et leurs filles, les natives, en auront 9,5 ! Leur capacité à se reproduire ne pouvait pas en faire des prostituées.

Autres considérations : les Filles du Roy ont eu peu de naissances illégitimes, ou de naissances  avant ou hors mariage ; aussi, c’est à 18-19 ans qu’elles ont presque atteint leur pleine maturité reproductrice alors qu’en France, c’est  vers 25 ans que les femmes l’ont atteinte. Voilà.

Ces arguments finiront-ils par avoir raison d’un tabou séculaire ? C’est aussi une des raisons de notre travail de réhabilitation de celles qu’on appelle les Mères de la Nation Québécoise.

 

Nous vous les devons ! En tant que nation, soyez-en remerciés.

D’où venaient-elles ?

La majorité furent recrutées en Île-de-France plus spécifiquement par le curé de la paroisse St-Sulpice de Paris, Messire de Bretonvilliers [10]. Brièvement, Yves Landry en dénombre 327 de Paris ; de Normandie, 127 ; de l’Ouest plus particulièrement de La Rochelle 102 dont 2% étaient de religion protestante [11] ; de l’Est, 59 ; de la Loire, 43 ; du Nord, 20 ; de la Bretagne, 13 ; du Centre, 7 ; du Sud, 4.

Soixante-deux seulement ont une origine inconnue et six hors France : deux de la Belgique, une d’Allemagne, une d’Angleterre, une du Brésil et une de la Suisse.

Pendant cette période, la dame Anne Bourdon accompagnait les groupes, étant venue elle-même en recruter en France. En 1670, selon les actes officiels, elle aurait assisté à cinquante-deux contrats de mariage alors qu’en 1667, les Filles du Roy étaient escortées par Catherine-Françoise Desnoyers. En 1671, ce fut Elizabeth Estienne qui aurait agi comme témoin à trois cent quatre contrats de mariage. Du boulot pour les tabellions !

Pour bien connaître ce qu’elles étaient, il faut dépouiller les actes qui touchent leurs pères, leurs maris et leurs enfants, souvent aussi ceux de leurs frères et sœurs. Travail de moine à bien des égards ; la transcription des actes de certains notaires et des curés constitue un véritable puzzle.

Ici, une image de notaire

 

 C’est par les contrats de mariage que les informations furent surtout compilées car les capitaines de navires ne produisaient pas toujours la liste des passagers des traversées même s’ils devaient le faire dans les vingt-quatre heures de leur arrivée.

Plus précisément, Yves Landry distingue trois lieux d’origine précis : du Paris urbain, il dénombre 265 Filles du Roy soit 81 % dont 240 de la ville même de Paris et, du Paris rural, 62, équivalent à 19 % ; puis, de la Normandie, 80 % sous l’influence de Colbert et de l’évêque de Rouen ; enfin, 15 % des Filles du Roi étaient originaires de l’Ouest de la France. Curieusement, les Filles du Roi de cette époque viennent surtout de milieux urbains, alors que 65 % des HOMMES (surtout les engagés) proviennent, eux, des campagnes.

Que savons-nous d’elles ?

 

Certaines biographies-romans publiées depuis quelques années, au Québec, prouvent qu’au-delà de la situation sociale, religieuse et politique de l’époque, la richesse des actes dépouillés permet de concevoir, l’imagination aidant, de véritables biographies respectant maints indices de la vie de ces personnes et de leur entourage.

Ainsi, René Forget situe Eugénie [12] (Jeanne Languille), originaire de Normandie, il a créé un caractère fort, capable de naviguer à travers les intentions du pouvoir religieux, politique, administratif allant jusqu’à faire fléchir le gouverneur, de se tailler des zones d’influence dans un corridor étroit de respect conjugal ; Jeanne Chatel de Suzanne Martel [13] de Troyes en Champagne ; Marie Grandin, originaire d’Orléans [14]Marie Arnault [15] de Colette Piat, du bourg de Coutances et en référence à Anne Langlois, Une histoire d’elles, roman historique de Lyne Laverdière [16] ; Marie Major [17] de la Salpêtrière [18] à qui on fait un procès à la suite de l’assassinat de son mari dans le lit de sa maîtresse !

Un débat court encore intensément, chez-nous, entre le roman historique « pur » c’est-à-dire bien fidèle à l’histoire et uniquement à l’histoire et la création romanesque alliant histoire et imagination. La table ronde du Colloque de 2008 n’a pas tranché mais a, plutôt creusé davantage le fossé entre les tenants du « pur » et les créateurs et créatrices.

Une des participantes, Sergine Desjardins, qui a fouillé minutieusement les deux procès de Marie Major. Son point de vue situe sa vision. Écoutons-la.

Extrait de Marie Major : table ronde

Combien étaient-elles ?

 

Les calculs de Benjamin Sulte, d’Archange Godbout, de Gérard Malchelosse, de Sylvio Dumas et de bien d’autres divergent. Le Programme de recherche en démographie historique (PRDH), l’étude fouillée des registres paroissiaux et des actes notariaux ont, toutefois, recueilli des résultats convergents. En effet, comme les Filles du Roi venaient « pour se marier », la recherche la plus logique n’était-elle pas de considérer quels étaient les colons qu’elles épousaient. Archange Godbout en a trouvé 32 qui ne se sont pas mariées [19] et quelques-unes qui sont retournées en France l’année même de leur arrivée. Tout compte fait, nous utiliserons, ici, les données de Landry : 770 bien comptées et répertoriées [20].

De 1663 à 1673, ces 770 se répartissent comme suit avec quatre années de pointe : En 1663, la population de la Nouvelle-France est d’environ 3000 personnes, 36 Filles du Roy arrivent. Dix ans plus tard, en 1673, la population a triplé : 9000 habitants.

En 1664, en vinrent 15 ; en 1665, l’année du Régiment de Carignan-Salières, 90 autres ; en 1666, 25 ; en 1667, 90 ; en 1668, 81 ; et les trois années suivantes, 132, 120 et 115 ; en 1672, 15 et finalement, en 1673, 51.

De ces 770, 90 % sont restées. Leur nombre fait leur importance. Elles représentent, selon Landry, 13,8 % de tous les immigrants sous le régime français et comme je l’ai dit au début, la moitié des femmes qui ont traversé l’Atlantique en 150 ans, ce qui n’est pas peu dire !

 Qui plus est, en 1678, il y avait ici une population native plus grande que d’origine européenne. Elles sont nos ancêtres-femmes qu’il faut découvrir et considérer comme les Mères de la Nation Québécoise.

Étaient-elles vraiment orphelines ?

 

Oui, répond Landry le chercheur, dans plusieurs cas, en autant que les actes de mariage en donnaient des indications pertinentes : pour 770 Filles du Roy, la mère est vivante ; 56,7 % sont orphelines de père, 19 % sont orphelines de mère et 11,3 % sont orphelines de père et de mère [21].

Plusieurs étaient apparentées avec un autre immigrant venu au Canada et 30 % l’étaient entre elles. Ainsi, les trois sœurs Raclos de l’Île-de-France, Françoise, Madeleine et Marie étaient accompagnées par leur père venu les reconduire en Nouvelle-France et reparti la même année.[22]. Marguerite Roy, veuve, de la paroisse St-Eustache de Paris, est venue avec ses deux filles  Anne et Gabrielle, son gendre Antoine Fillion et ses petits-enfants Pierre et Jeanne Fillion. Le frère de son gendre, Michel Fillion, les avait précédés. Renée Rivière, veuve, de l’Aunis, est venue en 1666 avec sa fille Andrée Remondière. On en dénombre une trentaine apparentées entre elles alors que 33 n’ont aucun lien de parenté soit 9,9 %.[23]. Catherine Sénécal de Rouen arrivée, à 21 ans, en 1670, avec son père, son frère Nicolas et sa belle-mère Jeanne Lecomte. Son père Adrien Sénécal s’est d’abord marié vers 1648 à Guillemette Rolleville à Bénouville, en Normandie. Ensuite, en 1666, à Honfleur, il épouse Jeanne Lecomte. Le fils Nicolas est du 1er lit ; il épouse Marie Petit, en 1683, à Boucherville, leurs enfants s’établissent à Varennes, à Boucherville et à St-Antoine de Chambly. Catherine épouse Jean Lafond, en 1670 au Cap-de-la-Madeleine dont les parents sont originaires de Saintonge. Jean Lafond  et Catherine Sénécal s’installent à Batiscan où ils ont 8 enfants dont 5 se marient en ce lieu. Jean Lafond se remarie en 1697 à une huronne Catherine Ananontha, veuve de Jacques Couturier. Toutes proportions gardées, dirions-nous, les jeunes d’aujourd’hui « voyagent » tout autant ! Constance Lepage d’Auxerre arrive en 1672 ; elle a 24 ans. Elle épouse François Garinet de Saintonge, le 5 février 1674 à Ste-Famille de l’Île d’Orléans. Elle rejoint ses deux frères Germain et Louis arrivés en 1661. Germain fait venir de France son épouse Renée Lorry qui arrive avec Constance et leur fils René Lepage qui s’intalle à Rimouski et épouse Madeleine Gagnon.  Louis va s’installer à St-François de l’Île d’Orléans et épouse Sébastienne Aloignon ; ils eurent 14 enfants. Constance meurt en 1688 et son mari François Garinet a des démêlés avec les Lepage à qui il avait confié temporairement ses enfants au décès de sa femme Constance. Imaginez ce que fut leur vie…au XVIIe siècle !

Quelle était leur situation sociale en France au moment de leur départ pour la colonie ? Ce que nous en savons, c’est dans peu de cas, la profession de leur père et le montant de la dot – des biens – qu’elles apportaient et que certains contrats nous dévoilent.

Quelle était leur condition sociale ?

 

176 Filles du Roi déclarent la profession de leur père et Yves Landry les classe en 4 catégories selon ce paramètre mais pour 594 Filles du Roy, aucun indice de cet ordre n’est révélé. Mais on sait que pour 12 % d’entre elles, les pères sont des notables, des bourgeois ou des officiers ; pour 59 Filles du Roy, leurs pères sont des hommes de métiers, 8 sont filles d’agriculteurs, et 13, de familles pauvres ; 132 reçurent une dot de 200 Livres mais pour 113 d’entre elles, on ne sait pas à quelle catégorie sociale elles appartenaient. 250 des 606 contrats de mariage pour 41 % mentionne une dot royale ! Sylvio Dumas estime que sur 770 Filles du Roy, le tiers , soit 290 ont reçu entre 200 et 300 Livres et 247, 50 Livres.

Dans 415 contrats de mariage sur 606, les Filles du Roy dévoilent la valeur de leurs biens : 17 apportent des biens d’une valeur de 300 Livres, 8, de 1 000 Livres, une, de 2 000 Livres et 2, de 3 000 Livres ; le 1/7e d’entre elles a donc moins que 300 Livres [24]. La majorité n’apportaient que leurs hardes consistant,  selon Gustave Lanctôt, outre les habits, aux articles suivants : 1 cassette, 1 coiffe, 1 mouchoir de taffetas, 1 ruban à souliers, 100 aiguilles, 1 peigne, 1 fil blanc, 1 paire de bas, 1 paire de gants, 1 paire de ciseaux, 2 couteaux, 1 millier d’épingles,  1 bonnet, 4 lacets, et 2 livres en argent. Pas de quoi survivre !

Savaient-elles écrire ? Savaient-elles signer ?

 

À cette époque, il est reconnu que l’on n’a pas besoin de savoir lire et écrire pour vivre. Des Filles du Roi de Paris, 265 savent signer, soit 32 %.

Dans un Mémoire de maîtrise de l’Université de Montréal, Michel Chouinard parvient à trouver que plus de 94 % des Filles du roi étaient aptes à signer mais si on écarte les Parisiennes, le taux baisse à 20 %.[25].

Et lorsqu’on jumelle cette capacité d’écriture à la valeur des biens apportés, on constate que celles qui savent signer ont des biens pour environ  458 Livres alors que les illettrées, apportent pour environ 262 Livres.

Attention ce critère n’est pas universel : à preuve, Jeanne-Judith de Matras, fille d’un capitaine de cavalerie, apporte pour 3 000 Livres de biens alors que M.-Claude Chamois, fille d’un hérault d’armes,  seulement 100.

Yves Landry affirme que sous Louis XIV les trois quarts de la population parisienne auraient été alphabétisés – dont l’Hôpital général – et qu’une fois resituées dans leur milieu d’appartenance, les Filles du Roy ont occupé une place dans la hiérarchie sociale du savoir [26]. Certaines, à preuve, représentent leur mari à la Prévôté de Québec dont Hélène Calais, l’ancêtre-femme des Belleau dit Larose…

Enfin, la question fondamentale :

Pourquoi sont-elles venues ?

 

En 1666, en Nouvelle-France, il y avait 719 hommes célibataires de 16 à 40 ans pour 45 filles célibataires du même âge. Ce déséquilibre des sexes mettait en péril l’engagement de peuplement des Compagnies. Sous le Gouvernement royal de Talon, c’est le commerce des fourrures qui occupait toute l’attention. Il fallait donc non seulement un élément reproducteur mais aussi un « élément stabilisateur » [27] pour fixer dans la colonie les engagés et les soldats. Notons que ce n’est qu’en 1698 que l’expression Filles du Roy devint formel ; auparavant, c’étaient des filles à marier. C’est à Marguerite Bourgeoys que nous devons la désignation actuelle.

C’est aussi Marguerite Bourgeoys qui dit qu’elles sont « venues faire des familles »… et elles en ont fait ! Pour sauver la colonie….Sans elles, je ne serais pas ici aujourd’hui…

Étaient-elles riches ?

Certaines étaient sûrement riches. À preuve : Jeanne-Judith de Matras, arrivée en 1669, était fille d’un capitaine d’une compagnie de cavalerie, en Vendôme, en Orléanais. Elle apportait des biens pour une valeur de 3 000 Livres alors que 90 % des Filles du Roy apportaient pour environ 200 Livres de biens personnels et une dot royale de 50 Livres. Qui plus est, elle épouse, à Québec, Charles Le Gardeur, Sieur De Villiers, écuyer et seigneur de Bécancour.

 Par contre, Marie-Claude Chamois, arrivée en 1670, tout en étant fille d’Honoré Chamoy, secrétaire du roi, héraut d’armes de France, de la paroisse St-Gervais de Paris n’apportait que 100 Livres. La profession du père sert d’élément de référence mais n’est connue que dans bien peu de contrats de mariage.  On note aussi que seulement 41 % des contrats de mariage mentionnent le « cadeau » du roi ce qui nous permet de croire que ce ne sont pas toutes les Filles du Roy qui reçurent le « cadeau royal ».

Renée Chanvreux, orpheline de père et de mère, arrive en 1669 et apporte des biens pour 200 Livres. Elle devait se marier avec Jean Lefebvre mais on la retrouva morte « dans les neiges », le 4 janvier 1670 sur les battures de Beauport. On fit l’inventaire de ses biens : deux habits de femme, l’un de camelot de Hollande, l’autre de barraconde, une méchante (mauvaise) jupe de forrandine, une très méchante jupe verte, un déshabillé de ratine, une camisole de serge, quelques mouchoirs de linon, six cornettes de toile et quatre coiffes noires dont deux de crêpe et deux de taffetas, un manchon en peau de chien et deux paires de gants de mouton ». [28]

Ces trois cas, à mon avis, représentent bien la réponse à la question de la richesse des Filles du Roy. C’est aussi ce que peut nous révéler la recherche patiente et soutenue de ce que furent nos ancêtres-pionnières.

Arrivées à un moment crucial  de la stagnation de la démographie[29] et des guerres avec les Iroquois, les Filles du Roy ont imprimé une augmentation de la population de la Nouvelle-France en la triplant en 10 ans. Elles ont joué un rôle fondamental dans le patrimoine génétique des Québécois et des Québécoises. Aujourd’hui, plus de 150 Familles-Souches réunies en Fédération. Leur dynamisme sous le signe du bénévolat perpétue cet épisode de notre histoire ; certaines associations ont placé sur la terre française des origines de leur existence des monuments, des plaques commémoratives qui influencent le « paysage » de nos lieux communs de mémoire.

C’est pourquoi Michel et moi avons tenu à être des vôtres sous ce thème explorateur.

CONCLUSION

Pour apprécier, il faut connaître. Cet axiome nous interpelle fortement. Que savons-nous de nos ancêtres-femmes. Quelle place occupent-elles dans nos recherches et nos travaux d’histoire, de généalogie, de patrimoine ? de « matrimoine » ? Quels pas de plus pourrions-nous faire ?

 Aujourd’hui, sociétalement, nous accordons une attention aux mères célibataires, aux monoparentales, aux clochardes alors qu’autrefois – il n’y a pas si longtemps – elles étaient des laissées-pour-compte. Il y a encore – malheureusement -  des enfants abandonnés, maltraités, violentés, démunis, etc. Heureusement, il y a une importance plus grande accordée à la biparentalité : des congés, pas seulement de maternité et de paternité mais parentaux ; les jeunes pères découvrent la magnificence de leur rôle et les grands-pères, leur présence essentielle auprès de leurs petits-enfants. Bravo. Les choses changent !

Que faire de plus ? Poursuivre la publication d’œuvres non seulement sur les Filles du Roi mais sur les femmes qui ont bâti ce que nous appelons le patrimoine, en élargissant notre horizon au-delà des Filles du Roi. Nous pourrions aussi valoriser l’apport féminin par des anniversaires, par des commémorations comme on le fait pour les GRANDS HOMMES ( !) ; élever des sculptures, des monuments ; donner des noms de femmes à des rues, des édifices, des salons, des restos, etc, comme on le fait de plus en plus pour les sportives (!) ; tenir des chroniques sur des femmes, faites par des femmes, etc. Autrement dit, les connaître et les faire connaître. Laisser notre imagination s’envoler et créer, petit à petit, une meilleure ÉGALITÉ entre homme et femme.

 

Référence :

 

Landry, Yves, Les Filles du Roi au XVIIe siècle, Orphelines en France, pionnières au Canada, suivi d’un Répertoire biographique des Filles du Roi, préface d’Hubert Charbonneau, Montréal, Leméac, 1992.

Irène Belleau

Avril 2010

À Neuchâtel en Suisse.



[1] Y. L. p. 61 au sujet des hommes

[2] Y. L. p. 51 note 16.

[3] Y. L. p. 62

[4] Y. L. p. 63

[5] Y. L. p. 66

[6] Y. L. p. 19

[7] Y. L. p. 23

[8] Y. L. p.24

[9] Piat, Colette, Les Filles du Roi, roman, Éditions du Rocher, 1998, tome I, p. 154.

[10] Y. L. p. 55

[11] Y. L. p. 58, note 21 : Marguerite Ardion, Catherine Barré, Catherine Basset, Madeleine Delaunay, Élizabeth Doucinet, Anne Javelot, Marie Léonard, Anne Lépine, Barbe Ménard, Marthe Quitel, Marie Targer et Marie Valade.

[12] Forget, René, Eugénie, arrivée en 1671 et devint l’épouse de François Allard, à Charlesbourg.

[13] Martel, Suzanne, Jeanne, Fille du Roy,

[14] Jeanne Grandin arrivée en 1671 épouse Jean Brière, boulanger, à Neuville.

[15] Marie Arnault héroïne des deux tomes de Colette Piat.

[16] Une histoire d’elles, Éditions Le Sabord, Trois-Rivières, 2005.

[17] Marie Major arrivée en 1668 épouse Antoine Roy dit Desjardins, tonnelier, assassiné à Batiscan.

[18] Vessier, Maximilien, La Pitié/La Salpêtrière, Quatre siècles d’histoire et d’histoires, Hôpitaux de Paris, 1999.

[19] Y. L. p. 111

[20] Y. L. ouvrage cité

[21] Y. L. page 96

[22] Y. L. p. 102 note 142

[23] Y. L. p. 102

[24] Y. L. p. 71-72.

[25] Y  L. p. 93

[26] Y. L. p. 257

[27] Clio  p. 60-70

[28] Op. cité, Anne Hébert, p. 105.

[29] Y. L. conférence du 6 juin 2008

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