Jeunes Parisiennes parties pour la Nouvelle-France au XVIIe siècle

Jeunes Parisiennes parties pour la Nouvelle-France

au XVIIe siècle

(récits de vie)

 

par

Maud SIROIS-BELLE

Il y eut peu de départs de jeunes femmes originaires de Paris vers la Nouvelle-France de 1608 à 1663. Les pionnières de ces premières années fondatrices venaient du Perche, de Normandie, du Poitou, de l’Aunis et de la Saintonge. La majorité d’entre elles étaient plutôt de souche rurale et la plupart arrivèrent en famille. Le passage de la Nouvelle-France sous administration royale en 1663 et la mise en place d’une politique de peuplement subventionnée par Louis XIV et dirigée par Colbert, permirent à Paris et à l’Île-de-France de prendre place dans ce mouvement migratoire. On rechercha d’abord des candidates en suivant la filière familiale et portuaire exploitée sous le régime précédent des Compagnies marchandes. Mais le recrutement connut de maigres résultats : 38 filles dont 5 de Paris quittèrent la Rochelle en 1663, et 15 dont 7 de Paris partirent de façon dispersée en 1664. Ce n’est qu’en 1665 que fut formé le premier fort contingent de « Filles du Roy » pour le Canada :  « quatre-vingt-deux tant filles que femmes, entr’autres cinquante d’une maison de charité de Paris », est-il dit dans le Journal des Jésuites. Cette année-là vit aussi l’arrivée de plusieurs centaines de soldats du Régiment de Carignan venus s’opposer aux attaques iroquoises dans la colonie.

« FILLES DU ROY »…  ENFANTS DU ROY…

 

Dès 1667, Colbert mit en place un recrutement organisé de filles à marier, surtout après l’établissement dans la vallée du Saint-Laurent d’officiers et de nombreux soldats en fin de contrat. Il orienta les enrôleurs vers les milieux urbains et privilégia Dieppe comme port d’embarquement, afin d’éviter l’émigration protestante de la région rochelaise. C’est ainsi qu’il fit appel à M. de Bretonvilliers, curé de la paroisse Saint-Sulpice à Paris, engagé dans le développement de Ville-Marie (aujourd’hui Montréal) : « On en trouve ordinairement dans sa paroisse de bien qualifiées », confia Colbert à l’intendant Talon. Il sollicita aussi l’archevêque de Rouen, longtemps responsable de la colonie canadienne. Il y avait dans ces deux villes un réservoir de femmes jeunes, saines de corps et d’esprit, libres d’attaches familiales, qui ne pouvaient qu’accepter de partir : les orphelines de la Salpêtrière et de la Pitié à Paris, celles de l’Hôpital général de Rouen et de certaines maisons d’orphelines des paroisses normandes.

On les appela « Filles du Roy ». L’expression a été utilisée pour la première fois par Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation Notre-Dame de Montréal, dans ses écrits autographes datant de 1697-1698. On appelait déjà en France « Enfants du Roy » les enfants trouvés, garçons ou filles, orphelins ou abandonnés, pris en charge dans des couvents, des maisons d’orphelin(e)s, des hôpitaux généraux, subventionnés par le roi Louis XIV. Sur les 800 femmes, célibataires ou veuves, parties « faire des familles » en Nouvelle-France entre 1663 et 1673, plus de 500 étaient orphelines. Environ 325 venaient de Paris et de sa région, plus de 250 furent sélectionnées à la Salpêtrière et à la Pitié.

Comme l’a dit l’une d’elles qui fit récit de son départ vers la Nouvelle-France, Marie-Claude CHAMOIS : « … au commencement du mois de may 1670 ayant été nommée avec plusieurs autres filles de l’hospital pour aller en Canada par ordre du Roy… », le sort de ces orphelines parisiennes a été scellé par une volonté royale. Accompagnées dans leurs déplacements vers Dieppe par des officières de l’Hôpital Général, puis encadrées jusqu’à Québec par des « dames sages et de qualité » désignées par Colbert et Talon, les jeunes filles de ces contingents, âgées de 14 à 20 ans pour la plupart, partaient toutefois libres (ou presque). Leur envoi n’était en rien une déportation, et elles n’ont jamais été bannies de France. Une fois sur place, elles pouvaient choisir leur époux (une trentaine allèrent jusqu’à refuser de convoler). Quatre-vingt-deux seraient même rentrées en France et y seraient décédées. Même incitées à partir en Nouvelle-France, elles gardèrent la liberté de revenir : qu’elles furent orphelines ou non, qu’elles eurent touché la dot royale ou pas, qu’elles furent « demoiselles » ou « filles pauvres et sans condition », tirées des Maisons d’orphelines et autres Hôpitaux généraux, ou venues librement au port d’embarquement, qu’elles furent célibataires, mariées ou veuves, de Paris ou d’ailleurs… Ce fut le cas de Marie-Claude CHAMOIS : arrivée en 1670 à l’âge de 14 ans, mariée avant 1674 avec François Frigon, elle repartit en France en 1685, avec l’accord de son époux, pour récupérer l’héritage paternel. Elle laissa derrière elle mari et enfants… et réapparut à Québec après vingt ans d’absence, pour repartir l’année suivante, toujours en quête de son héritage, et ne plus revenir. Morte sur le bateau ? Morte en France ? La fin de Marie-Claude Chamois reste un mystère. Les Frigon ne touchèrent pas l’héritage tant convoité. Et, le 31 décembre 1729, la descendance Chamois-Frigon était riche de 33 Canadois.

« FILLES DU ROY » QUI NE SE MARIÈRENT POINT…

 

Sur les quatre-vingt-deux femmes reparties, vingt-huit étaient célibataires. Celle qui ouvrit le bal des retours au pays fut une Parisienne, Jeanne de MÉRINNE de la paroisse Saint-Sulpice. Elle était la fille de Jean de Mérinne « honorable homme » (soit homme estimable, aisé et influent) et de Marie de La Haye. Débarquée à Québec en 1665, Jeanne signa le 29 octobre un contrat de mariage avec François Bibeau qu’elle annula aussitôt. Est-elle rentrée en France ? Sans plus de trace d’elle dans la colonie, on peut le supposer. Six autres Parisiennes non mariées firent de même : Marie-Anne FIRMAN de Saint-Séverin en 1667, Anne MERY de St-Benoît et Perrette VAILLANT de Saint-Germain l’Auxerrois en 1669, Marie NAVARON de Saint-Médard et Marthe RAUDY de Saint-Sulpice en 1670, enfin Catherine AUGER de Charenton-le-Pont en 1671. Cinq d’entre elles avaient reçu la dot royale de 50 livres, quatre étaient orphelines. Toutes avaient signé puis annulé leur contrat de mariage. Une dizaine d’autres restées célibataires, dont on ne connaît pas l’origine, pourraient aussi être de Paris, car toutes signèrent au contrat de mariage de compagnes parisiennes, ou furent marraines de leurs enfants. Ce sont Marie BRISET (1670), Françoise ENFRE (1669), Marie-Anne FLEURE (1673), Marie-Marthe GEOFFROY (1673), Elisabeth LECONTE (1666), Marguerite LEROUX (1665), Reine MARTIN (signataire d’une protestation à Dieppe en 1667), Marie de BERUNINE, Diane de LA MOTTE, Catherine de LA TOUR ENVOIVRE (toutes trois de 1671). Les a-t-on renvoyées en France pour éviter les frais occasionnés par une éventuelle prise en charge, ou ont-elles souhaité repartir ?

Il y eut même en 1667 quelques Parisiennes du groupe des « demoiselles » (jeunes filles de la noblesse et de la haute bourgeoisie, dites aussi « filles de qualité » ou encore « de bonne naissance », choisies par Colbert en 1667 et 1671 et destinées aux officiers et aux notables de la colonie), qu’accompagnait Catherine Françoise Desnoyers, femme de Pierre Le Petit, qui restèrent à quai, après avoir signé un acte de protestation : « le dix-septième jour de juin 1667, à Dieppe, devant Me. Antoine Lemareschal… vingt filles… ont dit et attesté… qu’elles sont parties de la Ville de Paris… que depuis leur arrivée en la dite ville (de Dieppe), ayant demandé de quoy subsister à Monsieur Caullier, commis de la dite Cie. du dit lieu de Canada… (il) aurait donné ordre à une hostesse de leur fournir les choses à elles nécessaires, non pas ce qu’elles disent leur avoir été accordez par sa Majesté, Ce que la dite demoiselle des Noyers leur aurait fait entendre en partant de Paris pour faire le dit voyage en Canada… Elles signalaient aussi l’animosité de « personnes mal intentionnez à la Commission donnée par sa majesté …pour empêcher leur embarquement, les privant de faire le dit voyage. » (transcription Silvio Dumas).

Que sont devenues les sept signataires de cette protestation dont on ne trouve aucune trace en Nouvelle-France : mortes lors de la traversée? restées en France par choix personnel ? ou maintenues de force au port ? Marchons sur les traces de l’une d’entre elles, Marthe de MARILLAC, seule de ce prénom parmi les de Marillac de sa génération. Elle était issue de l’une des grandes familles du royaume qui, il est vrai, perdit de son faste suite à la Journée des Dupes (11 novembre 1630). Apparentée à Louise de Marillac (créatrice de la Compagnie des Filles de la Charité dans le sillage de Vincent-de-Paul), Marthe de Marillac célébra ses épousailles en août 1673 (soit six années après le départ de 1667), au Château d’Ollainville dans l’Essonne (propriété des de Marillac depuis Henri III), avec Paul de Poislou, escuyer, seigneur des Châteliers. Elle était bel et bien restée en France, avait rejoint famille et milieu. Marthe était la fille de messire Pierre de Marillac de Beaulieu et de feue dame Anne de Portas. Une autre des vingt signataires de la protestation de Dieppe était Marie-Angélique de PORTAS (une cousine de Marthe de Marillac ? qui sait) de Saint-Nicolas-des-Champs à Paris, dont le père était gouverneur de Brie-Comte-Robert. La demoiselle de Portas partit en Nouvelle-France, y épousa Jean Lecomte, écuyer, notaire à Québec. Elle regagna cependant la France en 1669 avec son mari et son enfant.

Si sept des vingt signataires de Dieppe restèrent en France, les autres continuèrent à manifester leur mécontentement dès leur arrivée à Québec: « …elles m’ont fait grandes plaintes du traitement qu’elles ont reçu sur mer… des officiers du bord, elles ne reçurent ny honnesteté ny humanité au point de les laisser souffrir de la faim (…), elles furent très maltraitées par leur conductrice, qui leur a friponné la moité de leurs hardes, écrit, alarmé, l’intendant Talon à Colbert, dans une lettre du 27 octobre 1667, (…) je ferai mon possible pour leur donner satisfaction, car si elles écrivent à leurs protecteurs en France qu’elles n’ont pas été bien traitées, cela peut mettre obstacle à votre projet de nous envoyer l’an prochain un bon nombre de filles choisies (…), je ferai tout pour charmer leur chagrin », affirme-t-il. Les « Filles du Roy » faisaient-elles les difficiles ? Une chose paraît évidente : elles avaient droit à la parole, et leur parole était  entendue.

Etait-ce encore l’effet de ce mécontentement ? Neuf recrues de 1667 venues en Nouvelle-France refusèrent de donner suite à leur contrat de mariage et regagnèrent la France. Parmi elles, Marie-Anne FIRMAN, déjà évoquée, de la paroisse Saint-Séverin à Paris, dont le père était avocat du Grand Conseil au Parlement, avait déclaré des biens estimés à 600 livres. Elle signa, le 18 octobre 1667, un contrat de mariage avec Jean-Baptiste Morin, sieur de Rochebelle, qu’elle annula, et repartit sur le « Prophète Hosée » le 17 novembre 1667, comme le signale une note en marge du contrat. Retour rapide, comme on le voit.

Quant aux trois « demoiselles » arrivées en 1671, présentes en octobre de la même année aux mariages de plusieurs compagnes de traversée (dont celui de Jeanne AUGER de la paroisse St-Benoît de Paris avec Sébastien Nolet dit Larivière), on ne trouve plus trace d’elles en Nouvelle-France par la suite. Diane de LA MOTTE, Catherine de LA TOUR ENVOIVRE, Marie de BÉRUNINE devaient être des Parisiennes comme Jeanne AUGER. Cette dernière, née vers 1650, non orpheline, apportait des biens estimés à 300 livres et avait reçu la dot de 50 livres. Et pourtant elle resta, eut neuf enfants et mourut à Beaumont sur les bords du fleuve Saint-Laurent à quatre-vingt-cinq ans. Ce qui fait d’elle l’une des doyennes des « Filles du Roy ».

Une autre demoiselle de petite noblesse, venue dans le convoi de 1671 et présente comme les précédentes au mariage de Jeanne Auger, mérite qu’on s’arrête sur son aventure. Madeleine de ROYBON D’ALONNE, née à Montargis vers 1646, fille de Jacques de Roybon sieur d’Alonne, homme d’armes de la compagnie du roi, écuyer tranchant à la cour (officier qui coupe les viandes à la table du roi), ne se maria jamais. Devenue, dit-on, l’amie intime du découvreur Robert Cavelier de La Salle originaire de Rouen, la demoiselle de Roybon d’Alonne s’installa en 1678 au Fort Frontenac dont il avait le commandement. Elle engagea sa fortune dans le développement d’une seigneurie et le commerce des fourrures. Elle prêta au bel aventurier 2000 livres (remboursables en peaux de castor) pour ses explorations de la vallée du Mississipi jusqu’au Golfe du Mexique. Enlevée par les Iroquois au printemps de 1687, retenue comme esclave, libérée une année plus tard et revenue à Montréal, elle apprit l’assassinat de Cavelier de La Salle, tué par ses hommes d’équipage en mars 1687. Elle ne récupéra jamais son bien, ni son domaine, ni sa licence de commerce des pelleteries, malgré des démarches répétées auprès de la Cour à Versailles. Sa conduite fit couler beaucoup d’encre et la mena à la misère, dans laquelle elle mourut à Montréal le 17 janvier 1715. Pas facile d’être une femme libre au XVIIe siècle.

« FILLES DU ROY » MARIÉES… EN TOUTE LIBERTÉ (OU PRESQUE)

 

Les célibataires ne furent pas les seules à rentrer au pays. Deux Parisiennes, arrivées à Québec en 1665, se marièrent en octobre de la même année, puis repartirent pour la France en 1666 : Marie-Anne BLAIN de la paroisse Saint-Germain l’Auxerrois et Madeleine BOUCHER de Saint-Roch (sans doute avec leurs époux, l’un boulanger, l’autre jardinier). Ces deux femmes, tout comme la célibataire Jeanne de Mérinne, n’étaient pas orphelines ; elles avaient une famille pouvant les accueillir en France. Isabelle COUTURIER de Saint-Sulpice, orpheline de père, dont la mère était marchande rue du Coeur-Volant à Paris, fit l’aller-retour en 1670, après avoir épousé François Chantelou à Québec le 24 août. N’avait-elle pas déclaré des biens estimés à 500 livres et le don du roi de 50 livres dans son contrat de mariage ? Une mère et un frère pouvaient la recevoir, ainsi que son mari. Toutes les « Filles du Roy » de Paris n’étaient pas sans famille ni fortune.

Contrairement aux femmes venues de la région rochelaise, peu de Parisiennes étaient apparentées à une famille déjà établie dans la colonie. Rares furent celles que suivit un proche ou qui furent rejointes plus tard par des parents. Nous avons toutefois retenu l’histoire des trois soeurs RACLOS qui s’impose par son caractère exceptionnel. Faisant partie du groupe des cent quinze « Filles du Roy » de 1671, Françoise née vers 1653, Madeleine et Marie nées vers 1656, furent accompagnées jusqu’en Nouvelle-France par leur père Godebon Raclos, écuyer. Il signa les contrats de mariage de Madeleine et de Marie, mais « dut partir par les derniers vaisseaux » et n’assista pas au mariage de Françoise le 2 décembre 1671. Le contrat de mariage de Marie, chez le notaire Becquet, fait état de biens estimés à 1000 livres et de la remise d’une dot royale de 100 livres. En fut-il de même pour ses soeurs ? (Le notaire Larue ne nota rien à ce sujet dans les contrats de Françoise et de Madeleine.) Voilà des « Filles du Roy » qui n’étaient ni orphelines ni pauvres et qui ne venaient pas de la Salpêtrière : leur père les aurait-il tout simplement « casées » ? L’une d’elles, Madeleine, épousa le « meilleur représentant de la France parmi les Indiens de l’Ouest », Nicolas Perrot. Trappeur, découvreur, interprète, il était toujours par monts et par vaux. Toutefois, il eut une nombreuse progéniture, aucun de ses onze enfants cependant « n’éprouva d’attrait pour les courses dans les bois ou les explorations ». Madeleine, seule pendant de longs mois avec ses enfants, dans une contrée isolée et peu habitée, céda à la dépression ; après la mort de son époux, elle finit sa vie dans la démence. La solitude des « Filles du Roy » s’avérait parfois immense.

Parmi les « rebelles » de 1667, il y eut une Parisienne de la paroisse Saint-Gervais, Elisabeth HUBERT, orpheline d’un procureur au Parlement de Paris, qui connut l’un des plus fastueux mariages, puis l’une des chutes les plus mémorables de la colonie. Elle fuit en 1685 la misère honteuse dans laquelle l’a mise son « fripon » de mari, Louis Boulduc, procureur du roi à la Prévôté de Québec (coupable de malversations ou bouc émissaire de guerres intestines). Ecoutons ce qu’en dit le Marquis de Denonville, gouverneur de la Nouvelle-France, dans une lettre à Colbert : « J’ai appris que c’est un fripon achevé, à ne jamais souffrir dans une pareille charge… Sa femme passe cette année en France. Je lui ai volontiers donné son passeport pour délivrer le pays d’un assez mauvais meuble. Il nous laisse des enfants qui sont réduits à la charité des gens de bien ». Louis Boulduc suivit Elisabeth Hubert en France l’année suivante. Ils laissaient derrière eux trois fils et deux filles qu’ils ne revirent jamais (lesquels firent souche et sont les ancêtres des milliers de Bolduc d’Amérique du Nord). Elisabeth Hubert est l’une des premières grands-mères d’un personnage mythique du Québec, « la Corriveau » (la mère de celle-ci, Françoise Bolduc, était la petite-fille d’Elisabeth), condamnée pour avoir tué son mari, afin, semble-t-il, de ne pas être tuée par lui… Symbole de l’insoumission de la femme à l’autorité masculine, telle une sorcière on la pendit et la mit en cage à une croisée de chemins. Cela se déroula en 1763, sous régime militaire anglais, cent ans après l’arrivée des premières « Filles du Roy ». La Nouvelle-France, abandonnée par la Mère-Patrie, était alors orpheline. Cependant, enfants et petits-enfants restèrent, résistèrent et continuèrent à bâtir leur monde.

Découverte au XIXe siècle dans les manuscrits de Marguerite Bourgeoys, la dénomination de « Fille du Roy » a été adoptée par les historiens canadiens pour désigner les filles à marier, célibataires ou veuves, venues en Nouvelle-France entre 1663 et 1673. Recrutement, prise en charge en France, traversée de l’Atlantique, accueil à Québec, mariage et établissement en Nouvelle-France couverts par le trésor royal, tout faisait d’elles des « pupilles » de Louis XIV. Certaines furent même pourvues d’un trousseau (vêtements, chaussures, « cassette » remplie d’accessoires nécessaires à leur toilette et aux travaux de main), et 250 reçurent une dot royale lors de leur mariage. Ce fut le cas des jeunes femmes recrutées à l’Hôpital général de Paris, ainsi qu’à celui de Rouen en 1669, 1670, 1671. Compte tenu de ces critères, le démographe-historien québécois Yves Landry a dénombré 770 Filles du Roy dans les registres d’Etat-civil et les minutiers de notaires québécois du XVIIe siècle, dont 737 se marièrent au Canada.

Arrivées en Nouvelle-France, toutes les Filles du Roy pouvaient choisir leur époux, signer un contrat de mariage puis l’annuler, en signer un second et parfois un troisième, avant d’épouser —enfin— l’homme qui leur convenait. Il était une fois 770 Filles du Roy… 621 signent un contrat de mariage… 525 se marient… 95 annulent leur contrat de mariage… ; et 63 signent un second contrat de mariage… 55 se marient… 8 annulent ce second contrat de mariage… ; enfin 6 signent un troisième contrat… et se marient pour de bon. Ce jeu du chat et de la souris fut surtout le fait des recrues parties dans les groupes des années 1669, 1670, 1671, forts de nombreuses Parisiennes. Ainsi fit Marie DUCOUDRAY, fille de Nicolas Ducoudray et de Marie Largue, orpheline de père, de la paroisse Saint-Sulpice de Paris. Née vers 1643, elle débarqua à Québec en 1670, avec des biens estimés à 400 livres et un don du roi de 50 livres. Elle envisagea un premier contrat avec Jean Jouanne le 25 août 1670 devant le notaire Becquet ; aucun des deux ne le signa, l’accord n’était donc pas conclu. Trois jours plus tard, chez Becquet encore, elle s’engagea envers Robert Galien, mais avant la fin de la journée le notaire nota en marge du contrat « nul et de nulle valeur ». Le lendemain, elle s’entendit enfin avec François Grenet qu’elle épousa le 15 septembre 1670. Elle savait signer ainsi que son époux. Arrivée avec des biens, soutenue par l’administration royale, a-t-elle eu des exigences matérielles ou voulut-elle choisir un homme à son goût ? Le couple, établi à Pointe-Lévy en face de Québec, eut sept enfants. Au 31 décembre 1729, la lignée des Grenet-Ducoudray était riche de 62 descendants.

 

770 « Filles du Roy » ont rejoint Québec entre 1663 et 1673. 737 prirent mari une fois, 181 se marièrent deux fois, 35 convolèrent trois fois et 2 connurent quatre épousailles. Jeanne ROSSIGNOL, née vers 1652, orpheline de Montfort-l’Amaury en Ile-de-France, encore du groupe de 1670, se maria quatre fois. Ses deux premiers mariages furent brefs, le troisième dura près de trente ans, son décès mit fin au quatrième. Elle eut un fils du premier lit, deux du deuxième lit, onze enfants dont quatre fils du troisième lit et offrit sa cinquantaine à un dernier mari. Jeanne, à l’origine des familles Charles Petit, Forget et Fouquereau, mourut le 22 janvier 1712 à l’Hôtel-Dieu de Québec. Fin 1729, sa descendance comptait 84 membres. Françoise BAISELAT, fille de feu Benjamin Baiselat de la rue St-Denis à Paris (maître potier d’étain, bedeau et porte-verge en l’église St-Sauveur) et de Claude Proulx, était née d’un second mariage vers 1651. À 17 ans, elle partit pour le Canada où elle épousa Laurent Cambin le 16 août 1668 et s’établit à Montréal. De quinze ans plus âgé qu’elle, Laurent mourut le 5 mai 1670, après lui avoir donné une fille. Elle convola avec François Marsan dit Lapierre le 22 septembre suivant, de vingt-cinq ans son aîné ; elle en eut 10 enfants. Pour faire bonne mesure, après le décès de ce dernier, elle maria en 1693 André Corbeil dit Tranchemontagne qui avait vingt ans de moins qu’elle. Elle mourut en couches le 30 mai 1694, laissant un orphelin derrière elle. Sa descendance atteignait 115 personnes à la fin de l’année 1729.

« FILLES DU ROY », MÈRES DE LA NATION QUÉBÉCOISE

 

Les « Filles du Roy » représentent la moitié des femmes venues s’établir dans la vallée du Saint-Laurent entre 1608 et 1760. Leur importance tient au fait qu’elles arrivèrent en nombre sur une période de dix ans seulement. Leur présence fixa au pays près d’un millier de pionniers (on l’a vu, plusieurs épousèrent successivement deux et parfois trois d’entre eux) et leur remarquable fécondité renversa l’ordre des choses. Après elles, la population née sur les bords du fleuve dépassa le nombre d’émigrants envoyés de France. Dès lors, l’avenir du peuple « canadois » était assuré. C’est pourquoi on les qualifie parfois de « mères de la nation québécoise ». En 1663, lors de leur première arrivée, la colonie laurentienne comptait à peine 3 000 habitants, et trois îlots de population, autour de Québec, Trois-Rivières et Montréal. « Quand meurt en 1748 la dernière des pionnières, le Canada compte 55 000 habitants répartis dans une centaine de paroisses » (Naissance d’une population). On compte peu de Nord-Américains d’origine française qui n’aient pas une ou plusieurs Filles du Roy parmi leurs ancêtres. N’est-ce pas le cas de Hillary Rodham Clinton, Ministre des affaires étrangères des Etats-Unis, épouse de l’ex-Président américain Bill Clinton ? Sa généalogie familiale, par la lignée maternelle, fait apparaître cinq ancêtres « Filles du Roy ».

Catherine PAULO de La Rochelle part en 1663, Jeanne DUCORPS dite Leduc d’origine inconnue embarque elle en 1666, Madeleine NIEL et Marie-Madeleine PLOUARD quittent toutes deux la région de Rouen en 1667, enfin une Parisienne de la paroisse de Saint-Médard, Catherine GATEAU, se joint à l’important contingent de 1671 conduit par la dame Estienne de Paris. Catherine fut la seule parmi ces cinq jeunes femmes à déclarer des biens estimés à 300 livres (sans doute s’agit-il du trousseau de la Salpêtrière) ; elle fut aussi la seule à toucher la dot royale de 50 livres. Mais toutes furent recrutées, prises en charge de France jusqu’en Nouvelle-France, mariées et établies aux frais de la couronne. Toutes les cinq, orphelines de père, étaient nées aux alentours de 1650. A l’exception de Marie-Madeleine Plouard qui décéda entre 1682 et 1684, les autres eurent une longue vie : elles moururent en 1721, 1726, 1727 et 1732. Établies dans la région de Montréal, les cinq « épouseuses » eurent 6, 8, 9, 12 et 15 enfants. Certains de leurs descendants s’installèrent au début du XVIIIe siècle dans la région de Windsor (Ontario), puis dans celle de Détroit (Etats-Unis), situées alors en Nouvelle-France.

 

PARISIENNES, DE LA SALPÊTRIÈRE ET D’AILLEURS

365 « Filles du Roy » émigrèrent au cours des années 1669, 1670, 1671 ; près de la moitié venaient de Paris et de l’Ile-de-France. Plus de 250 « Filles du Roy » auraient été recrutées à la Salpêtrière entre 1665 et 1673. D’où l’importance accordée à cette Maison par les Québécois qui en firent le lieu de vie symbolique de ces femmes. Mais la Salpêtrière ne fut pas l’unique lieu de recrutement. Un feuillet retrouvé dans le fonds Hôpital général, des Archives de l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris, retrace le départ des Filles pour le Canada le 26 avril 1670. Il fait état de pensionnaires de la Pitié, de la Salpêtrière et d’une « autre brigade venant de Saint-Jacques ». S’agirait-il du couvent des Ursulines de la rue Saint-Jacques, qui a entretenu des relations étroites avec les Ursulines de Québec dès 1639, ou de la Maison d’orphelines de la paroisse Saint-Sulpice, haut-lieu de la Compagnie du Saint-Sacrement (liée à la Nouvelle-France par la création de Montréal et à la Salpêtrière par ses membres) ? 46 filles ont déclaré être de Saint-Sulpice, dont Anne PERRO partie en 1669 du port de Dieppe sur le « Saint-Jean-Baptiste ». (Première grand-mère des Blais d’Amérique, Anne est en tête de ma lignée maternelle.)

Il y avait alors, Rive Gauche, tant de Maisons de charité qui accueillaient des jeunes filles pauvres, orphelines ou délaissées par leur famille, ou encore protestantes enlevées pour être converties, entre Pitié et Salpêtrière, et du Faubourg Saint-Germain au Faubourg Saint-Jacques… Après la paroisse Saint-Sulpice, viennent pour leur nombre de « Filles du Roy » Saint-Médard/Saint-Marceau et Saint-Etienne-du-Mont, puis Saint-Séverin, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Saint-Benoît, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, Saint-Etienne-des-Grès, Saint-André-des-Arts et Saint-Côme. La Rive Droite ne fut pas en reste. Les paroisses Saint-Nicolas-des-Champs, Saint-Germain l’Auxerrois, Saint-Paul, Saint-Eustache, Saint-Gervais, Saint-Laurent… ont aussi été de grandes pourvoyeuses. Sans oublier les cinq paroisses de la Cité (Saint-Barthélémy, Saint-Christophe, Sainte-Marine, Saint-Pierre-aux-Boeufs, Sainte Croix).

LES DAMES DES FAUBOURGS SAINT-MÉDARD ET SAINT-MARCEAU

 

Suzanne CHEVALIER, de la paroisse Saint-Marcel, quitta Paris en 1669 vers l’âge de trente ans. Elle épousa le 2 avril 1670 Robert Foubert, veuf de quarante ans son aîné. Devenue veuve, elle se remaria en 1684 avec Jean Maranda, veuf lui aussi et père de grands enfants. Elle quitta alors Sainte-Anne-de-Beaupré pour rejoindre l’Ile d’Orléans juste en face. Elle n’eut d’enfant ni de Robert, ni de Jean. Preuve que toutes les « Filles du Roy » n’eurent pas huit, dix, douze enfants… Nombreuses furent celles qui restèrent sans descendance.

Elles s’appelaient Etiennette BEAUDON, Jeanne BOURGEOIS, Marie DESCHAMPS, Catherine DROUET, Marie GUILLAUME, Louise PETIT, Madeleine-Thérèse (ou Marie-Thérèse) SALÉ, Isabelle SALÉ. Toutes paroissiennes de Saint-Médard, Faubourg Saint-Marceau, certaines étaient orphelines, d’autres pas, certaines ont été dotées par le roi, d’autres pas. Elles se marièrent et s’établirent sur la Côte de Beaupré, au voisinage de la ville de Québec, sauf Madeleine-Thérèse SALÉ qui dut rejoindre Montréal. Isabelle et Madeleine-Thérèse SALÉ n’étaient pas soeurs, peut-être cousines. Elles partirent toutes deux en 1670. Le père d’Isabelle, Pierre, était « marchand quincaillier au palais »(île de la Cité). Isabelle est l’une des rares « Filles du Roy » à toucher une dot royale de 100 livres : était-ce une marque de gratification à l’égard de sa famille ? En revanche, aucun bien ni dot signalés dans le contrat de mariage de Madeleine-Thérèse : oubli du notaire ou traitement différent ? Pourtant, Madeleine-Thérèse était orpheline de mère et de père ; ce dernier, Claude Salé, avait été « peintre ordinaire du roi ». Ah ! les mystères enfouis des « Filles du Roy ». Madeleine-Thérèse SALÉ épousa un maître menuisier de Montréal, Claude Raimbault, en décembre 1670. Elle rentra en France en 1681, laissant mari et enfants dans la colonie. Lisons la curieuse missive (seule lettre connue d’une « Fille du Roy ») adressée par Madeleine-Thérèse à son époux: « Voicy la quatriesme fois que je vous ecrit depuis que je suis a Paris dans lesquels je vous ay faict le recit de tout notre voyage s’est pourquoy je ne vous en parlerai point. Celle-cy estant simplement que pour vous marqué le soint qu’il y a que vous passié en france cette année avec mes deux enfants avec vous, c’est une chose absolument necessaire, s’est pourquoy je vous supplie au nom de Dieu, mon très cher mary, de ne point différé a venir au plustot que vous pourrez et pour cet affaict, il faut que vous vandié nostre maison et nostre habitation avec le reste que nous pouvons avoir. Je vous supplie aussi mon cher mary d’aporter 3 manchons. » (citation Silvio Dumas) Cette supplique a sûrement été entendue car la famille Raimbault-Salé n’apparaît pas au recensement de la Nouvelle-France en 1681. Cependant, leur lignée de trente-cinq membres est relevée dans la « Liste des pionniers avec leur descendance au 31 décembre 1729 » (liste établie par l’Institut national d’Etudes démographiques de l’Université de Montréal en 1987). C’est qu’un fils du couple, Pierre Raimbault, né au Canada le 11 octobre 1671, revint à Montréal en 1696, avec son épouse parisienne et leur fils. Devenu veuf avec cinq enfants, il épousa en 1707 à Montréal Louise NAFRECHOU, enfant d’une « Fille du Roy » de 1668, Catherine LELOUP originaire de Blois ; ils eurent dix enfants. Marchand-ébéniste à son arrivée, Pierre Raimbault fut reçu notaire royal en 1699 et termina sa carrière en 1740 comme lieutenant général de police au tribunal de Montréal . Enfants et petits-enfants devinrent de même des notables de la colonie par leurs fonctions et par leurs unions. Marguerite, fille de Louise Nafrechou, épousa Pierre Boucher de Boucherville, troisième seigneur du nom. Les « Filles du Roy » ont souvent maintenu, entre Nouvelle-France et France, de solides liens familiaux.

Aucune des « Filles du Roy » ne mentionna avoir été recrutée à la Salpêtrière ou dans une autre institution de charité au moment de son mariage en Nouvelle-France. Libérées de leur lieu d’enfermement, ces femmes se redonnèrent une identité, indiquant aux notaires et aux curés leur date de naissance, leurs paroisse et ville d’origine, les noms et prénoms de leurs parents, précisant s’ils étaient morts ou toujours vivants, l’état ou la profession de leur père, les biens qu’elles apportaient à la communauté, ainsi que la dot royale reçue lorsque c’était le cas. C’est à partir de ces données, retrouvées par les généalogistes dans les registres paroissiaux et les minutiers de notaires au Québec et en France, puis analysées par des historiens et des démographes, que nous pouvons aujourd’hui les mieux connaître, et parler d’elles.

Enfant d’un bourgeois de Paris, Marie-Claude CHAMOIS est la seule « Fille du Roy » à avoir raconté son histoire. En 1686, revenue en France pour réclamer sa part d’héritage, elle fut rejetée par sa mère qui l’accusa d’être une usurpatrice. S’ensuivit un procès qui dura de 1686 à 1693. Marie-Claude Chamois eut gain de cause en 1693, grâce au plaidoyer d’un jeune magistrat appelé à un brillant avenir, Henri-François d’Aguesseau, futur chancelier du royaume de France. Publié en 1819 dans les « Oeuvres choisies de d’Aguesseau », le plaidoyer retrace le parcours de cette fille « obligée, dès l’âge de treize ans, à chercher dans les hôpitaux, une sûreté qu’elle n’a pu trouver dans la maison de sa mère(…) contrainte enfin, à fuir dans un autre monde, les malheurs qui la menaçaient en celui-ci ». Baptisée à l’église Saint-Gervais de Paris, le 29 janvier 1656, Marie-Claude était la fille d’Honoré Chamois, écuyer, hérault d’armes de France, secrétaire du Roi, et de Jacqueline Girard son épouse. Elle était la cadette d’une soeur et de deux frères ; placée en nourrice, elle rejoignit la maison maternelle après le décès de son père survenu en 1660. Neuf ans plus tard, âgée de treize ans, elle s’enfuit pour « se dérober aux emportements » de son frère. On la trouva errant dans Paris et on l’amena au vicaire de la paroisse Saint-Paul qui la dirigea vers la Pitié. « Trois jours après, on la fait entrer dans l’hôpital de la Salpêtrière, souligne d’Aguesseau. On lit encore dans le registre de l’entrée des pauvres en cette maison : Marie-Victoire, âgée de quatorze ans, qui ne connaît ni père ni mère, sera observée. ». Marie-Claude avait en effet pris un autre prénom, rempli d’espérance : Marie-Victoire. D’Aguesseau continue: « En l’année 1670, ayant été choisie pour être du nombre de celles qui devaient aller en Amérique, la même personne (…) change d’état en arrivant en Amérique, elle quitte le nom de Marie-Victoire pour prendre celui de Marie Chamois(…) elle connaît son père et sa mère(…) et dans un pays qui, par son éloignement, pouvait être justement appelé une terre d’oubli, elle se souvient de toutes les circonstances de sa vie qu’elle avait ignorées ou dissimulées dans sa patrie. Ce n’est point dans des actes de peu d’importance, que l’intimée prend possession de ce nouvel état. C’est en se mariant avec le nommé Frigon, c’est à dire dans (…) le plus honorable de tous les engagements de la société civile. » Marie-Claude Chamois s’absenta de son foyer vingt longues années. Elle avait laissé derrière elle son mari et ses sept enfants en bas âge, dont un bébé de quatre mois. Le choc du retour fut-il trop rude ? Revenue en Nouvelle-France à l’été 1704, elle repartit à l’automne 1705, empruntant à un maître perruquier de Québec mille livres pour financer son voyage en France. Elle y retournait prendre possession de son héritage et devait rentrer « dans le jour et feste de St Jean baptiste prochain ». Mais on perdit toute trace d’elle. Aucun document officiel ne permet d’affirmer qu’elle mourut en France ou en Nouvelle-France.

 

RESTER OU PARTIR ?

« Il faudrait les nommer toutes, à haute voix, les appeler par leur nom, face au fleuve d’où elles sont sorties au dix-septième siècle, pour nous mettre au monde et tout le pays avec nous», écrit la poétesse québécoise Anne Hébert dans son roman Le Premier Jardin. Ces femmes durent renaître, se mettre au monde, et toutes l’ont fait en s’appropriant nom et prénom, en prenant mari, en faisant de la terre, en bâtissant une maison, en donnant la vie, bref en s’enracinant dans un pays neuf. En les nommant, en les racontant, nous les reconnaissons. Nous les tirons de l’enfermement des mots stigmatisants, des lieux-prisons, des destinées uniformes, des statistiques générales. Nous les rendons à l’Histoire. Nous faisons envers elles un geste de mémoire. « Ce n’est rien (…) de réciter un chapelet de noms de filles, de leur rendre hommage, de les saluer au passage, de les ramener sur le rivage, dans leurs cendres légères, de les faire s’incarner à nouveau (…) et pour la petite Renée Chauvreux enterrée dans le cimetière, le cinq janvier 1670, venue de France par les derniers vaisseaux et trouvée morte dans les neiges,(…) il y a très peu d’indices, trois lignes à peine dans le registre de la ville et l’inventaire de son maigre trousseau (…) Mais comment la réveiller, cette petite morte, raidie sous la glace et le temps, la faire parler et marcher à nouveau, lui demander son secret de vie et de mort ? » (Anne Hébert) Tant de secrets de vie et de mort sont à retrouver… Tant de filles à nommer encore et toujours…

Que sont les « Filles du Roy » devenues ?… Certaines sont reparties en toute liberté. La majorité d’entre elles est restée. Un siècle après leur arrivée, en dépit des maisons incendiées et des cultures ravagées par la guerre avec l’Angleterre, leurs fils et leurs filles qu’abandonnait la France, décidèrent de rester, de rebâtir le pays reçu en héritage. Et cela continua… Partir, revenir et repartir et revenir… au village, en ville, à Québec, à Montréal, en Abitibi, en Ontario, aux Etats… « Rester ou partir ? » Cette question existentielle s’est toujours posée aux descendantes des « Filles du Roy ». Qui mieux que « Maria Chapdelaine », personnage imaginé par le romancier français du début du XXe siècle Louis Hémon, a su dire cette valse-hésitation qui tarauda les femmes venues de France au XVIIe siècle ? Maria, en effet, répond à cette question comme le firent ses aïeules : « Maria frissonna ; l’attendrissement qui était venu baigner son coeur s’évanouit ; elle se dit une fois de plus : « Tout de même… c’est un pays dur, icitte. Pourquoi rester ? » Alors une troisième voix (…) s’éleva dans le silence : la voix du pays de Québec (…) Elle disait : « Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés… Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagrin, car s’il est vrai que nous n’ayons guère appris, assurément nous n’avons rien oublié (…) De nous-mêmes et de nos destinées nous n’avons compris clairement que ce devoir-là : persister… nous maintenir… Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise : Ces gens sont d’une race qui ne sait pas mourir… Nous sommes un témoignage (…) Dans tout ce pays-ci nous sommes chez-nous… chez-nous ! » (…) Maria Chapedelaine sortit de son rêve et songea : « Alors je vais rester ici…, de même ! » (Louis Hémon)

Ouvrages consultés/Pistes de lecture

Filles du Roi/essais

-  Silvio DUMAS, Les Filles du roi en Nouvelle-France, Société historique du Québec, 1972.

- Gustave LANCTOT, Filles de joie ou Filles du roi, Montréal, Editions Chantecler, 1952.

- Yves LANDRY, Les Filles du roi au XVIIe siècle, Montréal, Editions Leméac, 1992.

- Paul-André LECLERC, L’Emigration féminine vers l’Amérique française aux XVIIe et XVIIIe siècles,

  La Pocatière, Musée François Pilote, 2008.

- Colloque sur les Filles du Roy, coffret DVD et CD, Société d’Histoire des Filles du Roy, 2008.

Nouvelle-France et Filles du Roy/essais

- Collectif, Naissance d’une population, Les Français établis au Canada au XVIIe siècle, Institut national
   d’études démograhiques, Travaux et Documents, Cahier no 118, 1987.

- Louis GAGNON, Louis XIV et le Canada 1658-1674, Septentrion, 2011.

- Alan GREER, Brève histoire des peuples de la Nouvelle-France, Montréal, Ed. Boréal, 1998.

- Gilles HAVARD, Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, Paris, Ed. Flammarion, Champs, 2008.

- Jacques LACOURSIÈRE, Histoire populaire du Québec, Tome 1, Québec, Ed. Septentrion, 1995.

- Marcel TRUDEL, Histoire de la Nouvelle-France, Tome IV, Montréal, Fides, 1997.

Romans-récits

- Anne HÉBERT,  Le Premier Jardin, Ed. Boréal/Seuil, 1988.

- Evelynne VOLDENG, Madeleine de Roybon d’Alonne, Ed l’Interligne, 1998.

- Louis HÉMON, Maria Chapdelaine, Livre de poche/Hachette.

Autres essais

- Gaston DESCHÊNES, L’Année des Anglais, Septentrion, 1989.

- Nicole GUILBAULT, Il était cent fois la Corriveau, Montréal, Nuit blanche éd, 1995.

- Dictionnaire biographique du Canada en ligne

- Oeuvres choisies de d’Aguesseau, chancelier de France. Tome 2, Paris, Lefèvre, 1819, Quatrième
    plaidoyer, 21 avril 1693/cause Girard-Chamois, BNF, cote F-27865.

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