Des veuves avec jeunes enfants et Filles du Roy en Nouvelle-France

Traverser aujourd’hui l’atlantique avec de jeunes enfants, en bateau ou en avion, n’a rien de spectaculaire, ni de rare, ni de dangereux, ni d’osé…c’est courant.

Mais en 1663, c’était autre chose. Il est facile d’en convenir.

Silvio Dumas souligne que 32 Filles du Roy veuves sont venues mais sans enfant et que certaines ont même bénéficié d’une dot royale. Il rappelle même qu’une protégée partie de la Salpêtrière pour La Martinique en 1680 avait 48 ans. Mais le silence entoure les Filles du Roy venues avec de jeunes enfants. J’en ai dénombré 6 mais il y en a peut-être d’autres…Les voici.

Marguerite Ardion, 25 ans, veuve de Laurent Beaudet, se hasarde. Son fils Laurent né le 13 février 1662 à La Rochelle fera le voyage avec elle. Elle cherche sans doute un époux; du moins, c’est ce que les recruteurs de la Nouvelle-France promettent car il y a là un immense territoire inoccupé plein de promesse. Que sont devenus fils et mère ?

La mère épouse le 28 octobre 1663 un laboureur du même âge qu’elle et qui a déjà une terre à l’Île d’Orléans. Il est arrivé en 1656 avec un contrat d’engagé et adopter un enfant… pourquoi pas ! Jean Rabouin voit l’avenir se dévoiler devant lui… Marguerite Ardion et Laurent Beaudet sont sous son toit…que demander de plus ?

Au recensement de 1667, à l’Île d’Orléans, Jean Rabouin a 30 ans, Marie Panelle /Marguerite Ardion 29, Laurent Beaudet fils 5 ans, Marie Rabouin 3 ans et Suzanne Rabouin 1 an ½. On dirait une « famille reconstituée »…

Jean Rabouin et Marguerite Ardion eurent 8 enfants dont un seul mourut en bas âge. Six filles, Suzanne, Marguerite, Élizabeth, Anne, Angélique, Marie-Madeleine et Jacques décédé à 5 ans. Ce qui explique sans doute que le patronyme Rabouin n’a pas cours aujourd’hui. Marguerite meurt à 38-40 ans et son fils Laurent a, alors, 14 ans. Jean Rabouin se remarie avec Marguerite Leclerc en 1705, veuve elle aussi de plusieurs enfants. Le destin ne fait pas toujours bien les choses…sa 2e épouse meurt. Que fera-t-il ? Il se remarie avec Marie Mineau.

Laurent, l’enfant adopté, 22 ans, orphelin de son vrai père et de sa  mère, il songe à partir pour les Pays d’En-Haut. Il se ravise et épouse M.-Marguerite Crevier au Cap-de-la-Madeleine, en 1684. Il s’associe à Olivier Morel de La Durantaye et va traiter avec les nations sauvages des marchandises de traite. Il fait don, avant de partir, de ses biens à son épouse. Revenu avec des paquets de castors, Jean Rabouin et Marguerite Ardion vivent sans doute de bons moments; ils ont deux filles : Marie née en 1685 et Marguerite le 5 novembre 1687. Jean meurt en 1687 à 25 ans. Il ne verra pas ses petits-enfants ! Marguerite Rabouin épouse Noël Paquet à Chambly le 1er avril 1709 et meurt à 81 ans le 26 janvier 1768 ayant été mère de 13 enfants. Marie Rabouin épouse en 1704 Jean-Baptiste Masse ; ils ont 11 enfants et elle décède à 60 ans.

 

Suzanne Aubineau, 32 ans, de La Rochelle, veuve de Pierre Auclair, s’embarque pour la Nouvelle-France avec deux enfants Auclair : Pierre 11 ans et André 4 ans. Elle a des biens pour une valeur de 300 Livres de quoi intéresser un colon ! Arrivée en juillet 1666, sur le Moulin d’Or, elle épouse Mathias Campagna, le 25 avril 1667 et elle s’établit avec lui, à Ste-Famille de l’île d’Orléans. Ils ont 4 enfants qui s’ajoutent aux deux Auclair. Charles, Anne Françoise, Marie et Louise Campagna. Charles, leur premier enfant, assurera la descendance des Campagna car il épousera Madeleine Blouin en 1692 et 12 enfants naîtront. Quant aux deux enfants Auclair, Pierre Auclair épouse M.-Madeleine Sédillot le 6 mars 1679, il a 24 ans ; ils ont 12 enfants. Pierre quitte cette vie à 87 ans, le 21 novembre 1741 à Charlesbourg. André Auclair épouse une veuve Marie Bédard le 17 février 1681 à Québec. Ils ont 8 enfants et il décède à 36 ans.  Suzanne Aubineau meurt en 1694 à 59 ans sans doute heureuse de sa vie en Amérique.

 

Françoise Brunet, 28 ans, est originaire de Bretagne. Veuve de Martin Durand, elle arrive en 1663 avec ses deux filles Jeanne et Françoise Durand. Jeanne est née en 1654, elle a 9 ans et  Françoise, née en 1656 a 7 ans. Probablement arrivée à l’été, elle rencontre  Théodore Sureau, originaire du Poitou, ici depuis 1659 et âgé de 36 ans. Ils s’établissent à la Pointe-Lévy et ils n’ont qu’un enfant car Françoise meurt subitement le 20 juillet 1668 à 33 ans.  Théodore se remarie avec Périnne Hutru de la ville de Rennes en Bretagne, Fille du Roy, majeure, arrivée en 1669 qui apporte des biens pour 100 Livres. Jeanne et Marguerite, orphelines de leur vrai père et de leur mère, ont 14 et 12 ans. Que deviendront-elles ?

 Jeanne épouse Louis Bégin quelques mois après la mort de sa mère, le 15 octobre 1668. Au recensement de 1681, Louis et Jeanne ont 4 enfants : M.-Anne, Marguerite, Élizabeth et Louis Bégin.  Françoise, quant à elle, épouse d’abord Gabriel Samson le 29 novembre 1669, un an après la mort de sa mère; elle a 13 ans. Onze enfants Samson forment leur couronne Son mari Gabriel décède et elle se remarie avec Yvon Jean Richard des Sables d’Olonne, le 1er février 1699 à Québec. Jeanne et Françoise auront connu l’Amérique plus longtemps que leur mère et laisseront une nombreuse progéniture. Leur père adoptif, Théodore Sureau, décède le 4 octobre 1677 à 50 ans.

 

Jeanne-Claude De Boisandré, 32 ans, vient rejoindre en 1667 sa sœur Catherine arrivée en 1663 et établie à l’Île d’Orléans ; Jeanne-Claude apporte des biens d’une valeur de 300 Livres. Elles sont orphelines de père et originaires de Caen, en Normandie. Jeanne-Claude est veuve de Pierre Rancourt et elle arrive avec, dit-on, ses deux fils mais vraisemblablement, il ne s’agit pas de Noël et de Joseph-Noël mais bien d’un seul enfant qui a nom Joseph-Noël. Il est né vers 1657 et a donc environ 6 ans. Sa mère épouse d’abord Louis De Lachaise en 1667 mais quelques mois plus tard, il n’est plus (probablement retourné en France). Ils n’ont pas d’enfant. Jeanne-Claude se remarie peu de temps après avec Jean Létourneau, tailleur d’habits, le 17 janvier 1668 à Ste-Famille de l’Île d’Orléans et n’ont pas non plus d’enfant. Son fils a alors 11 ans. Elle lui consacrera encore trois ans seulement puisqu’elle  meurt en 1671 à environ 35 ans. Joseph-Noël Rancourt est alors âgé de 14 ans. Orphelin de son vrai père, adopté par deux autres pères, Joseph-Noël Rancourt, à 28 ans, épouse Marie Parent, fille de Pierre et de Jeanne Badeau, le 5 février 1685 et ils ont 9 en- fants de 1685 à 1699 dont 5 se marieront. Devenu veuf, il épouse  en secondes noces M.-Françoise Davault, 21 ans, à Château-Richer ; ils auront 8 enfants assurant ainsi une généreuse descendance de Rancourt en Nouvelle-France. Joseph-Noël Rancourt meurt à 62 ans en 1719 à Québec.

La vie de Catherine De Boisandré, la sœur de Jeanne-Claude, est tout autre : elle épouse Marc-Anthoine Gobelin dit St-Marc et vit à l’île d’Orléans où elle n’a pas plus d’enfant que sa soeur mais, à regarder les archives, on réalise qu’elle a joué un rôle – peut-être effacé mais réel – car son nom apparaît maintes fois lors de baptêmes autant à Ste-Famille qu’à St-Laurent de l’Île d’Orléans.

 

Françoise Goupilleau, veuve d’Augustin Maguet, arrive en 1670 avec son fils Pierre de 7 ans, probablement sur Le Saint-Jean-Baptiste. Françoise est originaire de la Champagne du pays de Langres. Elle apporte des biens pour une valeur de 300 Livres[1]. On ne la considère pas toujours comme une Fille du Roy compte tenu du rôle qu’elle a joué en 1670. Cette année-là, elle a accompagné le contingent « comme leur matrone »[2] signale Émilia Chicoine, C.N.D. dans son livre La métairie de Marguerite Bourgeoys à la Pointe-St-Charles  et du fait qu’elle est présente à huit des onze mariages de Filles du Roy de Notre-Dame de Montréal de 1670 et au premier de 1671 étant celui de Marguerite-Françoise Moreau où on la présente comme « mère de la dite Moreau l’ayant passée de France »[3].

Françoise Goupilleau épouse Paul Dazé[4], 24 ans, originaire  de Poitiers, maréchal, à Montréal, le 15 avril 1671, mais c’est à Rivière-des-Prairies que le couple s’établit. Jeanne Mance assiste au contrat de mariage devant le notaire Bénigne Basset dit Deslauriers le 12 précédent. Ils n’ont qu’un enfant Paul-Charles Dazé qui naît le 7 mai 1673.

Au recensement de 1681, à Montréal, Paul Dazé a 35 ans, Françoise Goupilleau 50, Pierre Maguet 18 ans et Charles Dazé 8 ans. 

Que devient Pierre Maguet ? À 24 ans, il épouse le 7 janvier 1686 à Pointe-aux-Trembles, Catherine Perthuis Lalime, 16 ans,  fille de Pierre et de Claude Damisé, Fille du Roy arrivée en 1668. Il y eut trois publications de mariage comme le veut la coutume et une opposition se manifesta ; le curé Seguenot écrit « que cette opposition s’est terminée par l’accord qu’il a en main… ». Pierre partit le premier à l’âge de 62 ans le 6 juin 1725 et Catherine mourut en 1736 à 68 ans, tous deux inhumés à Rivière-des-Prairies.

Quant à Paul-Charles Dazé, à 23 ans, il épouse Barbe Cartier Lavoie, le 19 novembre 1696 à Pointe-aux-Trembles. Elle meurt le 30 juin 1705 et Paul-Charles se remarie avec Jeanne Chartrand. Il décède à 93 ans le 3 mai 1765 à l’Île Jésus.

Françoise Goupilleau a vécu tous ces événements et elle atteint un âge centenaire ! Le PRDH rapporte sa mort à l’âge de 102 ans ! Yves Landry dit qu’elle est née en 1631. Comme elle arrive en 1670, elle a 39 ans. Elle meurt le 10 novembre 1721 ce qui lui donnerait plutôt 90 ans. Mais passons ! Sa vie en terre d’Amérique nous aura donné une belle histoire.

 

Marie Prévost, arrive en 1669, 24 ans, elle vient rejoindre ici son frère… natifs de St-Étienne de Mortagne en Poitou-Charente. Elle est veuve de Maurice Berthelot et arrive avec sa fille Marie-Madeleine, 8 ans née vers 1662 au pays de Saintonge. Marie épouse Michel Aubin[5] de Tourouvre le 11 juin 1670 à l’Île d’Orléans. Michel et Marie ont deux enfants Aubin : Pierre né le 13 novembre 1670 qui épouse Marie Paradis le 17 novembre 1693 à St-Pierre de l’Île et qui mourut en 1742 à 72 ans et Mathieu qui naît et meurt en 1676.

Marie-Madeleine Berthelot, la fille de Marie Prévost, à 24 ans, épouse François Circe dit St-Michel, fils de François et d’Anne Véron, le 4 janvier 1680 à Québec. Son mari meurt le 24 mai 1714 à Laprairie, à 64 ans et Marie-Madeleine le 4 juin 1739 à 83 ans.

La mère de Marie-Madeleine Berthelot meurt le 4 décembre 1700 à St-Pierre de l’Île à 55 ans et son mari Michel Aubin, le père adoptif de sa fille M.-Madeleine, l’avait quittée le 16 avril 1688 à 50 ans.

Marie Prévost aura vécu ici 31 ans de 1669 à 1700 alors que sa fille Marie-Madeleine Berthelot  y a passé de 1669 à 1739 ce qui représente 78 ans ! Que leurs souvenirs habitent nos mémoires !

Irène Belleau
© SHFR



[1] Dans le livre Villes et Villages de France de la CFQLMC, p. 76, on dit que la dot fut de 200 Livres pour la mère donnée par le Baron de Fancamp/Fanquant prêtre de Paris et ami de Jérôme de La Dauversière et de 200 Livres pour l’enfant.

[2] Ce serait Pierre Chevrier, Baron de Fancamp qui lui aurait demandé de servir de « matrone ». Ce Baron a joué un grand rôle dans la création de la Société Notre-Dame de Montréal comme fondateur et recruteur.

[3] Chicoine, Émilia, C.N.D., p. 72

[4] Paul Dazé était au service de Jeanne Mance.

[5] Michel Aubin est arrivé en 1663 à 23 ans.

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