TOUTES les femmes venues en Nouvelle-France de 1663 à 1673 étaient-elles des Filles du Roy ? NON

Ce n’est pas d’hier après-midi que l’on cherche à dénombrer les femmes véritablement Filles du Roi. Plusieurs chercheurs et historiens s’y sont frottés : Ivanhoë Caron en reconnaît 737, Gérard Malchelosse 857, Gustave Lanctôt  961, Paul-André Leclerc 846, tous à partir de lectures, de recoupements divers dans des documents, des témoignages de chercheurs, etc, sans avoir vraiment défini le sens de la politique de Louis XIV et de son ministre des colonies Jean-Baptiste Colbert.

D’autres comme Benjamin Sulte qui en dénombre 713, Archange Godbout 792, Silvio Dumas 774, Yves Landry, dans sa thèse de 1992, 770, TOUS à partir, cette fois, du dépouillement des  registres paroissiaux et des actes notariés de l’époque, grâce évidemment au PRDH aussi, le Programme de recherche en démographie historique bien connu sans tenir compte des impondérables comme les mortalités en mer, les retours en France pour des personnes de passage, d’autres mortes sans laisser de traces ou tout simplement pas enregistrées comme cela a bien pu se produire à l’époque.

Un seul, l’unique Yves Landry en a fait une recherche démographique se rattachant de près à l’hagiographie….Voilà pourquoi sa thèse de 1992 est devenue LA référence la plus crédible en la matière. Son étude va plus loin que de nous dire qui étaient-elles de par leurs origines, il analyse leur nuptialité, leur fécondité et leur mortalité couvrant ainsi la VIE de ces femmes et l’aspect pour lequel elles avaient été envoyées en Nouvelle-France. « Pour faire des familles » disait Marguerite Bourgeoys, pour peupler la colonie, disaient Louis XIV et Colbert. D’où l’importance de définir leur raison d’être ICI : faire des enfants. En 1663, la France inaugure un Conseil Souverain pour gérer la colonie : un gouverneur général, un intendant et cinq fonctionnaires. Auparavant, ce sont les Compagnies qui  avaient la charge de gérer le développement de la Nouvelle-France. Etant donné qu’elles avaient  manqué à leur devoir de peuplement, la France y substitua une autre forme de gérance. Le déséquilibre des sexes, à l’époque, représentait aussi une donnée majeure. Il fallait des femmes en âge d’enfanter. Comme pour les « enfants du roi », l’institution visée en premier pour le recrutement de ces femmes, ce fut La Salpêtrière. Plus des deux tiers des Filles du Roi en sont originaires au moment de leur départ. Puis, par diverses cibles dont les curés des paroisses et les communautés religieuses, des filles rurales, urbaines, de petite noblesse, etc, furent « choisies » ou « désignées » et d’autres, volontairement, firent voile vers le Nouveau Monde, l’Amérique.

Qui était une Fille de Roy ? Comment les identifier à l’arrivée des bateaux compte tenu que les capitaines avaient l’obligation de dresser la liste de l’équipage mais non celle de tous les passagers. C’est bien des années après leur venue que la nécessité de les dénombrer s’est manifestée et alors, chacun y allait de ses critères qui de la dot promise, d’avoir voyager en groupe, de l’année de leur arrivée ou de leur mariage ou de la naissance du premier enfant, etc. La thèse d’Yves Landry, à cet effet, encercle les paramètres qui lui semblent probants. On pourra toujours les remettre en cause mais au moins, ils ont permis, depuis 20 ans, de cerner le phénomène de cette immigration française.

Regardons simplement l’année d’immigration 1663. Yves Landry en répertorie 36, Silvio Dumas 41 et Paul-André Leclerc 68 pour ne choisir que ces trois chercheurs. Les 36 de Landry sont maintenant bien connues par la représentation des 36 jumelées de la Société d’histoire des Filles du Roy (SHFR) et les nombreuses commémorations auxquelles elles ont participé autant en France (Paris, La Salpêtrière, Rouen, Dieppe, La Rochelle grâce à la Commission francoquébécoise des lieux de mémoire communs (CFQLMC-France), à Honfleur, à Caen, à Niort, à l’Île d’Oléron, à Brouages, etc. que dans de nombreux milieux québécois Neuville, St-Augustin de Desmaures, Côte de Beaupré, Beauport, l’Île d’Orléans, Lévis, la Côte du Sud, La Pocatière, Trois-Rivières, Boucherville, Sorel, Montréal et bien d’autres.

Les 41 de Silvio Dumas comprennent 34 Filles d’Yves Landry (il ignore Marguerite Ardion et Françoise Brunet) auxquelles s’ajoutent : Jeanne Cerisier arrivée en 1664 et qui épouse François Duclos en décembre 1665 à Trois-Rivières; Madeleine Dutault qui épouse Nicolas Leblanc en novembre 1664; Andrée Lépine arrivée en 1666 mariée en 1668 avec Claude Chasle; Marie Mazoué de La Rochelle qui épouse Louis Garnaud le 23 juillet 1663 et arrivée cette même année; Marguerite Manchon qui épouse en 1663 Sébastien Provencher; Jeanne Morineau qui épouse le 6 juillet 1663 Pierre Petit et Anne Vuideau qui annule un contrat de mariage le 16 mai 1663 avec Jacques Loyseau et qui épouse Jean Jouineau le 26 février 1664. Quatre d’entre elles se sont mariées en 1663, pourquoi Dumas ne les reconnaît-il pas ??? Tout compte fait, il privilégie sept Filles différentes de la liste d’Yves Landry (34 + 7 = 41). 

Les 68 de Paul-André Leclerc comprennent 34 Filles de la liste de Landry (il ignore seulement Catherine Barré et Marie Valade) mais il ajoute Marguerite Boisleau qui épouse Jean Serreau en 1663, Marie Chapacou qui épouse René Mailhot en 1671, Françoise Chapelain qui épouse David Létourneau en 1671, Hélène Daudin qui épouse Jean Deniau en 1664, Jeanne-Claude DeBoisandré, la sœur de Catherine de  1663, qui épouse Louis DeLachaise en 1667, Louise Dubois/DeBoizé qui épouse en 1664 Adrien Tibout. Claudine DeChevrainville, la sœur de M.-Madeleine de 1663, qui épouse Henri Brault en 1665, Claude DeManchon qui épouse Thomas Lesieur en 1664, Marguerite Després qui épouse en 1663 François Becquet, Jeanne et Françoise Durand (les 2 filles de Françoise Brunet de 1663), qui épousent Louis Bégin en 68 et Gabriel Samson en 1669, Marie Hardouil qui épouse Jean Rhéaume en 1665, Anne Herbin qui épouse Louis Lefebvre le 20 janvier 1663, Suzanne Jaroux/Garelle en 1663 épouse de François Dupont, Olive Landry épouse de Pierre Caillou en 1664, Pasquière Lefebvre (épouse en France de Charles Turgeon), Élizabeth Létourneau qui épouse en 1670 Mathurin Tessier, Suzanne Migaud épouse de Pierre Trottier en 1665, Catherine Mongeau qui épouse en 1674 Jean Larion, Jacqueline Paris épouse de Jean DeLarue en 1663, Denise Savard qui épouse en 1664 Abraham Fiset, Françoise Savard qui épouse Robert Jeannes en 1665. Ce qui fait 22. Il ajoute Suzanne Content, Marie Landry, Anne Lapierre, Marguerite Lucas, Catherine Roy et Marie Vincent seulement parce qu’elles ont été  confirmées en 1663 et, enfin Agnès Petit dePiéfalon dont on fait 2 mentions d’elle. Ce qui fait 34 +22 + 7 = 63 et il en reconnaît 5 qui sont de la liste de Dumas : Jeanne Cerisier, Andrée Lépine, Marie Mazoué, Jeanne Morineau et Anne Vuideau. (63 + 5 = 68).

Cette longue énumération nous permet de constater que Paul-André Leclerc inlut dans ses Filles du Roy de 1663 six femmes confirmées…Pourquoi ?  Pourquoi Paul-André Leclerc ne reconnaît pas Catherine Barré ? Parce qu’elle est retournée en France ? Et Marie Valade ? Parce qu’elle est apparentée ? Pourquoi inscrit-il des Filles mariées en même en 1674 ? Pourquoi inscrire les 2 DeBoisandré et DeChevrainville en 1663 ? Parce que ce sont deux sœurs ? D’où l’importance de distinguer A) l’année d’arrivée, B) l’année du mariage, C) l’année de la confirmation, etc. Le même travail de comparaison entre les répertoires de ces 3 chercheurs de 1664 à 1673 laisse entrevoir les mêmes lacunes. On n’a pas fini de découvrir ces Femmes Filles du Roy pour pouvoir fixer des bases solides à leur reconnaissance historique.

Lorsqu’on confronte les critères de Landry (le seul qui s’en donne vraiment) aux listes de Dumas et de Leclerc, force est de constater la rigueur de son expertise. Il est donc nécessaire de comprendre pourquoi la réponse à la question posée au début est NON ! Toutes les femmes venues entre 1663 et 1673 ne sont pas TOUTES des Filles du Roy. La question du peuplement de la Nouvelle-France exige cette distinction.

Personnellement, je considère que les Filles du Roy forment un CORPS sociétal, un groupe défini (même si les recherches ne sont pas terminées, il y a encore tellement de documents à dépouiller notamment les actes judiciaires de la Prévôté de Québec et du Bailli de Montréal entre autres) qui avait un mandat précis celui de faire des enfants et, à ce compte, elles mériteraient qu’on leur accorde, pour quelques années, dans les organismes de recherche, une attention particulière en créant un FONDS d’ARCHIVES au NOM de chacune de ces quelque 800 Femmes Filles du Roy. Cela réparerait en partie l’oubli dont elles ont été victimes…pendant 350 ans…dans notre histoire.

Irène Belleau
15 Juillet 2013
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