La Nouvelle-France de l'époque 1663-1673

La période 1534-1608-1663 nous est familière; point n’est besoin d’une longue description. Seulement un rappel pour le sujet qui nous occupe. Les premières familles – hommes, femmes et enfants – à partir de Louis Hébert et de Marie Rollet et leurs deux enfants (1617), de Guillaume Couillard et Guillemette Hébert, de Pierre Desportes et Françoise Langlois et leur fille Hélène, d’Abraham Martin  et Marguerite Langlois et leurs trois enfants Eustache, Marguerite et Hélène , de Nicolas Pivert et Marguerite Lesage, ont semé leur premier jardin, comme le dit, Anne Hébert, avec des « graines venues de France ».

Marcel Trudel  nous donne comme bilan de la population au 30 juin 1663, 3035 personnes, 1908 de sexe masculin et 1127 de sexe féminin. L’âge moyen est de 20, 6 ans. Pour six hommes qui cherchent à se marier, il n’y avait à cette date qu’une seule femme disponible (Mathieu p. 145). Les personnes d’origine française forment 38, 7 % de la population. 22,6 % viennent de la Normandie, 11,4 % du Perche, 7, 5 % de Paris, et, dans un moindre pourcentage, de la Champagne, de l’Aunis, de la Bretagne, du Poitou, etc. Environ 400 personnes sont en Acadie, une centaine à Plaisance à Terre-Neuve, au Cap-Breton et à la Baie des Chaleurs pour environ 3500 personnes. (Mathieu p. 146). La traite des fourrures dans les Pays d’En-Haut surtout à Michillimakinac, aux Illinois, a accaparé les colons, les coureurs des bois et le peuplement par les Compagnies se faisait attendre…

Compte tenu du faible flux migratoire, Louis XIV et Jean-Baptiste Colbert prennent en charge la Nouvelle-France : ils créent un gouvernement royal et favorise l’intensification de la venue de femmes nubiles. Yves Landry en dénombre 764 femmes que Marguerite Bourgeoys a appelées Filles du Roy en 1698 mais auparavant, on les désignait comme des filles à marier. C’est sur une période de 11 ans qu’elles vinrent s’établir sur les rives du St-Laurent pour tenter de réduire le déséquilibre des sexes et permettre aux engagés de s’implanter ici après leurs 36 mois d’engagement.

Au sujet du Gouvernement royal créé par Louis XIV, le Conseil Souverain est composé d’un gouverneur, représentant du roi, responsable des relations extérieures, de la diplomatie et des questions militaires, d’un intendant qui est, comme le dit Mathieu comme « l’œil et la main » du roi, responsable des questions civiles : justice, police et finances, puis de l’évêque et de 5 à 7 conseillers. Pour ce qui est de la justice – les Filles du Roy sont souvent allées à cette instance – en première instance, il y avait un juge, un procureur, un greffier et un huissier et ce, autant à Québec, qu’à Trois-Rivières et Montréal. Il y avait aussi les magasiniers du roi, les commis aux écritures, les manutentionnaires, les arpenteurs, les notaires, les responsables des chemins, les cartographes, les responsables du commerce des fourrures (le castor surtout), et, pour la famille, tout ce qui concerne les enfants, les veuves, les donations, etc, selon la Coutume de Paris. Un vrai gouvernement pour gérer le pays succède aux Compagnies leur laissant toutefois une bonne marge de manœuvre pour le commerce notamment pour la Compagnie des Cent-Associés.

Le peuplement de la colonie

C’est justement l’épisode 1663-1673 qui nous occupe. Il est venu 764 filles à marier avons-nous dit sur 11 ans. À quel rythme ? Pour le premier contingent de 1663, elles étaient 36; c’est ce premier groupe que la SHFR a voulu personnifier en 2013 en commémorant le 350e anniversaire de leur arrivée. En 1664, elles sont 14, en 1665 : 90, en 1666 : 25, en 1667 : 90, en 1668 : 81, en 1669, 1670 et 1671, les 3 années charnières qui ont vraiment fait changer la donne : 131, 120 et 115, en 1672 : 15 et enfin, en 1673 : 51. En l’espace de 11 ans, la population de la Nouvelle-France a triplé. Yves Landry écrit : «Ces quelque 800 immigrantes ont, en effet, joué un rôle notoire dans l’histoire du peuplement de la Nouvelle-France. Leur importance s’explique d’abord par leur nombre. Représentant 8 % de tous les immigrants qui se sont établis sous le Régime français, elles ont néanmoins totalisé, en seulement 11 ans, près de la moitié des femmes qui ont traversé l’atlantique en 150 ans. Elles occupent aussi une place fondamentale dans l’univers mental des historiens parce que leur immigration est survenue à un moment crucial de l’évolution politique et démographique de la colonie ». YL. P. 13

Le recrutement en France

Comme nous l’avons déjà souligné, il y eut plusieurs intervenants recruteurs en France. Ajoutons que l’archevêque de Rouen avait été sollicité par le ministre Colbert pour effectuer du recrutement, ce que confirme Yves Landry p. 24; les pensionnaires de l’Hôpital général de La Salpêtrière ont, sans nul doute, été influencées par les autorités de cette institution. Ont-elles été « obligées » de partir ? Claude LeBeau écrit en 1738 que celles-là « avaient été conduites de leur plein gré au Canada (note 132 Yl. P. 100). Par contre, un texte de Marie-Claude Chamois venue en 1670 a laissé une note 18 ans après son exil disant « qu’au commencement de may 1670, elle a été nommée pour aller en Canada par ordre du Roy » et il y eut aussi sûrement des pressions pour que certaines aillent retrouver des immigrantes qui les avaient précédées en Amérique. Puis on peut imaginer que le père des 3 sœurs Raclos qui vient les « déposer » et reprend la mer le même automne pouvait peut-être s’assurer qu’elles se rendraient en Amérique !!! Nul ne saura jamais avec certitude… Puis, Yves Landry souligne qu’il y eut aussi  des femmes qui se sont présentées d’elles-mêmes aux ports d’embarquement; Jean Talon l’affirme surtout pour les contingents de 1665 et de 1673. L’historien Emile Salone affirme que « la seule perspective de trouver un mari pouvait suffire à les décider de passer la mer. « On signale aussi que les armateurs-recruteurs Guénet et Gaigneur ont recruté 60 épouseuses de Normandie. Il ne faut pas ignorer, non plus, le rôle de Jeanne Mance, de Marguerite Bourgeoys et de Pierre Boucher.

Il faut dire aussi que des dames de la Nouvelle-France au moins trois bien connues ont été envoyées en France pour faire du recrutement. Ce sont : Anne Gasnier, Elizabeth Estienne et Catherine-Françoise Desnaguets/Desnoyers. Anne Gasnier avait aussi la charge de favoriser les rencontres avec les habitants, les colons, les soldats susceptibles de chercher femme. De plus, on rapporte qu’elle a signé plus de 300 contrats de mariage et assisté à autant d’actes de mariage. Elle en a hébergé plusieurs et certains contrats de mariage ont été passés dans sa maison. Elizabeth Estienne a joué un rôle que nous ne connaissons pas tellement. Quant à Catherine-Françoise Desnaguets, la réputation que les filles à marier en Dieppe lui ont faite en 1667 ne joue pas en sa faveur. Ainsi, la vingtaine de femmes recrutées par elle pour les officiers du Régiment de Carignan qui exigeaient des filles de la noblesse et que Madame Desnaguets avait recrutées surtout à Paris nous laisse perplexe… En effet, ces filles mécontentes de la situation qu’on leur fait en attente des bateaux signent devant le notaire LeMaréchal un acte de protestation soulignant qu’on ne leur fait pas la situation qu’on leur a promise et que même la responsable leur vole leurs hardes ! Vous trouverez ci-inlus ce texte mémorable. J’en ajouterais une 4e dont le rôle a été effacé et qui est rapporté par Emilia Chicoine dans La métairie de Marguerite Bourgeoys. Il s’agit même d’une Fille du Roy qui arrive en 1670 Françoise Goubillot, veuve d’Augustin Maguet, qui accompagne le groupe de cette année-là. Voici l’extrait de La métairie p. 72 « très probablement la matrone qui accompagne le groupe vers Montréal…à 8 des 11 mariages à Montréal, elle est là. Plus que cela, à l’acte de mariage de la première des onze épousées Marguerite-Françoise Maureaux, Françoise Goupillot est dite mère de la dite l’ayant passée de France».

Il ne faut pas oublier que dans les 100 Livres du roi Louis XIV consacrées à cet exercice de peuplement par les Filles du Roy, il y avait 60 Livres pour le passage maritime, 10 Livres pour l’agent recruteur et 30 livres pour les besoins de nourriture et d’hébergement dans l’attente de l’embarquement. Cette somme était consentie à la Compagnie des Indes occidentales. Un document de La Salpêtrière daté du 30 octobre 1680 témoigne du trousseau des futures mariées. Ceci n’est pas la dot de 50 Livres dont les autorités de la colonie pouvaient disposer pour les premiers temps d’établissement dans la colonie. Il faut aussi savoir que la dot de 50 Livres devait, pour être remise à l’élue, être inscrite au contrat de mariage. Comme plusieurs Filles du Roy n’ont pas pu « passer les papiers », comme on disait à l’époque, faute de notaire, elles n’ont pas reçu leur part de dot. Le Conseil Souverain avait prévu compenser les arrivantes si nécessaire : « leur donner quelque secours dans le commencement de leur établissement, les loger et les nourrir en attendant leur mariage, 80 Livres la première année, 50 la seconde et la troisième ». Yves Landry estime que 41 % des contrats de mariage portent la mention de la dot ce qui veut dire que 250 Filles du Roy l’ont eue. Celles de 1667 furent les premières dotées.

L’attente du départ/les ports d’embarquement/la traversée

On ne sait pas grand-chose sur la façon dont les filles se rendaient aux lieux d’embarquement. Un exemple : Marguerite Bourgeoys quitte la Champagne et de là à Nantes, rapporte Gervais Carpin, « elle loue une charrette et son charretier pour conduire les bagages de deux émigrantes de Mortagne-au-Perche jusqu’à Dieppe ». On peut s’imaginer ce que représentait l’attente…Ce qui a été quelque peu documenté, c’est la présence de filles à marier dans les couvent de la Providence à La Rochelle et à Rouen. Mais ce sont, pour la plupart des recherches récentes qui ont été faites notamment celles de Romain Belleau à Dieppe dévoilées lors de notre voyage en France en juin 2013.

Quant à la traversée, c’est surtout celle de 1663 qui nous est plus connue : les 111 jours dans la sainte-barbe, vécues dans la promiscuité, avec le mal de mer et ses conséquences, etc. Il se peut bien qu’elles aient été plus de 36 au départ et que plusieurs soient mortes en mer, jetées par-dessus bord…

On ne trouve rien dans les archives de la Nouvelle-France sur les listes d’équipages et de passagers que les capitaines de navires devaient produire en principe dans les 24 heures de leur arrivée au port de Québec. Marcel Trudel a fait un travail minutieux de reprérage dans son livre Le Catalogue des immigrants de 1632 à 1662, référence essentielle.

L’arrivée en Nouvelle-France

L’arrivée des Filles du Roy des premières (1663-64-65) s’est sans doute fait sans tambour ni trompette. Mais en 1669070 et 71, c’est par centaines qu’elles arrivent. On peut imaginer – parce qu’on n’a pas leurs propres récits – que la colonie a déployé tout ce qu’elle pouvait pour les accueillir. Les Ursulines, Madame Gasgnier et sans nul doute les habitants qui avaient pignon sur rue. Il faut aussi penser que certaines de ces années-là ont quitté Québec pour Trois-Rivières et Ville-Marie. On sait aussi que Neuville et la Côte de Beaupré et peut-être aussi l’Île d’Orléans ont reçu assez rapidement les « recrues ». Celles qui étaient apparentées ont sans doute aussi été rapidement hébergées et prises en charge par des amis, des connaissances et même de la parenté qui les avait précédées en terre d’Amérique. Et, sur ce point, il est étonnant de découvrir qu’elles étaient nombreuses à être « attendues ». Pour ma part, les apparentées  dépassent la centaine : étude passionnante que celle-là.

Les Filles du Roy : qui sont-elles?

C’est sous plusieurs facettes qu’on peut les étudier. Je ne pense pas ici à chercher CELLE qui est peut-être dans votre lignée matrilinéaire ou qui est l’ancêtre de votre patronyme. Je pense à l’ensemble des 764. Le regard sous lequel on peut avoir une idée du groupe dans sa totalité. Lise Hébert vous accompagnera pour la recherche de CELLE qui vous est liée de près.

L’ensemble des 764 pourrait nous captiver des heures et des heures. Voici quelques facettes générales qui vous permettront de les cerner comme apport social, sociétal et mieux mesurer l’impact qu’elles ont pu avoir à l’époque et à long terme pendant des dizaines d’années.

  1. Les lieux d’origine
  2. Les lieux d’établissement
  3. Les lieux d’origine de leurs époux
  4. Les liens familiaux en France
  5. Les urbaines et les rurales/les roturières et les demoiselles/les bourgeoises
  6. Les titres de noblesse
  7. Les biens apportés, la dot, le douaire
  8. Les contrats de mariages vs les actes de mariage
  9. Les orphelines
  10. Les apparentées
  11. Les émigrées
  12. Les non-mariées
  13. Les professions des pères et les métiers de leurs époux
  14. Les sages-femmes
  15. Les cabaretières
  16. Les  épouses des officiers et des soldats du Régiment de Carignan-Salière
  17. La vie quotidienne
  18. La Coutume de Paris
  19. Leur capacité à écrire
  20. Leur présence devant la justice
  21. Leurs enfants et leur descendance
  22. Leurs terres…dans les seigneuries
  23. Que sont devenues les 32 qui ne se sont pas mariées
  24. Comment la société de l’époque les a traitées
  25. L’influence du baron Louis Armand d’Arce baron La Hontan
  26. Le rôle du Conseil Souverain, des gouverneurs, des intendants
  27. Les liens que certaines ont gardé avec leurs familles de France
  28. La valeur des biens au décès de l’époux ou des époux/les inventaires après décès
  29. Le rôle des coureurs des bois
  30. Les enfants morts en bas âge
  31. Les Filles du Roy et le peuplement de la Nouvelle-France
  32. Les Filles du Roy et les mortes en couches
  33. La place de la religion dans leurs vies
  34. Les Filles du Roy protestantes et leurs époux qui ont abjuré
  35. L’influence des différentes Compagnies colonisatrices
  36. Les Filles du Roy en Acadie
  37. Les Filles du Roy aux USA
  38. La correspondance Talon/Colbert
  39. Les femmes accompagnatrices des Filles du Roy
  40. Comparaison entre les engagés et les Filles du Roy
  41. Les fiançailles
  42. Les mariages à la gaumine
  43. Les enfants illégitimes
  44. Le rôle de la langue française au Québec et les Filles du Roy
  45. Ma cabane au Canada
  46. Les Filles du Roy qui n’ont pas eu d’enfant
  47. Les données
  48. La Maison St-Gabriel : la métairie de Marguerite Bourgeoys
  49. Les tutelles et curatelles
  50. Les marchands de fourrures, les voyageurs aux Illinois
  51. Les romans à caractère historique
  52. Les archives judiciaires
  53. les lignées mitochondriales
  54. Les Familles-Souches
  55. Les fêtes de la Nouvelle-France
  56. La généalogie par les femmes
  57. Comparer Landry, Dumas et Leclerc
  58. La paléographie
  59. La Prévôté de Québec
  60. Les cours de justice de Montréal et de Trois-Rivières
  61. Les crimes et châtiments en Nouvelle-France
  62. La vie scandaleuse en Nouvelle-France
  63. L’analyse des Filles du Roy par lieux d’établissement/par année d’arrivée
  64. Les divers sites internet sur les Filles du Roy
  65. Les revues françaises et québécoises et les Filles du Roy
  66. Les Roues de Paon
  67. Les noms transformés
  68. La noblesse en Nouvelle-France
  69. Le Régiment de Carignan-Salière
  70. et beaucoup d’autres…

Irène Belleau
2014-01-06
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