Le couvent Saint-Joseph de la Providence de La Rochelle, lieu de séjour de « Filles du roi » avant leur départ pour la Nouvelle-France

Mise en garde

Je donne ici des renseignements puisés dans divers ouvrages et articles que j’ai pu consulter ou dans les archives du couvent de la Providence conservées par l’évêché de La Rochelle. Je précise immédiatement que de nombreuses informations doivent être prises avec de sérieuses réserves ; des dates ne correspondent pas d’un texte à un autre, et je n’ai pas pu vérifier le tout. Je ferai part à l’occasion des doutes que j’ai sur un point ou un autre ; mais on doit comme toujours être très attentif à ne pas prendre pour certain ce qui n’est pas attesté.

Historique du couvent

Une première maison de la Providence fut fondée à Bordeaux en 1630 sous l’impulsion de Marie Delpech de l’Étang pour soulager la misère des orphelines pauvres et abandonnées. La communauté séculière de la Société de Saint-Joseph pour le gouvernement des filles orphelines fut érigée par l’évêque de Bordeaux en 1638. Et c’est en 1658 que l’évêque de La Rochelle autorise Isabeau de Mauriet, compagne de la première heure de Marie Delpech et chargée depuis quelques années de la maison de Bordeaux, à s’établir à La Rochelle. Elles sont d’abord trois soeurs, venues de Bordeaux ; mais bientôt sept autres femmes les rejoignent. En août 1658 Isabeau de Mauriet acquiert un modeste domaine, « « une petite maison consistant en quatre petites chambres sur terre, sans plancher, couverte en thuilles, situés en la rue de la Vieille Fontaine, paroisse de Cougnes, et ses appartenances, cour et appentis et deux petits jardins ».

En 1664 (l’ouvrage La Providence au cœur de la ville… indique 1663), les sœurs, qui ne prononçaient jusqu’alors que des vœux simples, demandent de faire les trois vœux solennels, et « pour quatriesme vœu celui d’instruire, norrir et eslever les pauvres filles orphelines en gardant closture ». Elles font valoir dans leur demande que la plupart des sœurs qui s’étaient associées jusque-là dans leur congrégation s’en étaient retirées après s’y être formées pour entrer dans des maisons cloîtrées, ce qui causait un préjudice à leur institut. Ce n’est qu’en 1668 que l’autorisation est enregistrée au Parlement de Paris, et les dix sœurs alors présentes ne prononcèrent leurs vœux qu’en 1672. Isabeau de Mauriet ne fit pas profession afin de conserver plus de liberté pour s’occuper, hors du cloître, des maisons de Paris et de La Rochelle. On peut penser, comme le font remarquer les auteurs d’un petit ouvrage intitulé Les religieuses de Saint-Joseph de la Providence de La Rochelle, que de Paris elle envoya des jeunes filles à la Providence de La Rochelle en attendant leur départ pour le Canada.

J’ai trouvé aux archives départementales un acte passé auprès du notaire Demontreau de La Rochelle le 29 avril 1666, dans lequel Elisabeth (sic) de Mauriet signe avec Jean Bezaguet, maître maçon et tailleur de pierres, un marché pour achever les « murailles » de l’enclos du couvent des orphelines.

De 1659 à 1667, Isabelle (ou Elisabeth) (de) Mauriet acquiert les maisons, place vague et jardins contigus à la propriété initiale, l’ensemble formant un enclos qui contenait en 1667 une étendue de vingt « journaux », près de sept hectares de terrain. Elle y fait construire les bâtiments nécessaires aux sœurs et aux orphelines qu’elle veut recueillir. L’Institut et la Règle ou Constitutions des Filles de la Trinité créée, dites religieuses de la Congrégation de Saint-Joseph, instituées pour l’éducation des filles orphelines dans la ville de La Rochelle est publié en 1664. La Règle établit dans son premier article que « la fin de l’Institut (…) est de tendre à Dieu par l’exercice assidu de la perfection et de se consacrer entièrement à l’éducation de la jeunesse ». Et les paragraphes suivants précisent : « Les orphelines auront, autant que les ressources le permettront, une part principale dans cette œuvre méritoire. Un pensionnat, où l’on recevra les enfants d’une condition aisée, devra faciliter le moyen d’élever ces pauvres délaissées. On leur donnera, avec une éducation conforme à leur état, tout le nécessaire pour la vie et le vêtement, sans jamais les faire souffrir, et si elles-mêmes doivent contribuer à leur entretien, que ce se soit nullement par un travail qui excède leurs forces et ruine leur santé. Avant tout, qu’il s’agisse des orphelines ou des pensionnaires, les sœurs se souviendront que, par leur vigilance, leur tendresse, leur inépuisable dévouement, elles doivent être des mères pour les enfants qui  leur sont confiées. » À cet objectif s’ajouta celui de recevoir et « travailler à la persévérance des nouvelles catholiques», des jeunes filles protestantes tirées de leur famille et destinées à être élevées dans la foi catholique.

Pour une raison que je n’ai pas pu élucider, un arrêt du Parlement d’avril 1667 ordonne de dresser dans un délai de six mois l’état du monastère, et pendant ce temps lui interdit de recevoir de nouvelles novices. En octobre, le roi mande l’évêque de La Rochelle de procéder à une enquête complète sur la situation des sœurs ; elle a lieu le 3 novembre suivant. C’est de ce procès-verbal (dont je n’ai pas retrouvé la cote et donc le texte aux archives départementales) qu’on tire les informations répétées ici et là sur la présence à ce moment (en 1667) de jeunes filles destinées au Canada. Ailleurs on parle d’un procès-verbal du mois de septembre 1667… Si le couvent héberge des filles en attente de partir pour le Canada, ont-elles pu s’embarquer en septembre, ou ont-elles résidé à La Rochelle depuis l’automne 1667 et ne s’embarquer qu’en 1668 ?… On n’a aucune liste des pensionnaires du couvent. Et comme je l’ai dit, je n’ai pas retrouvé le texte de ce procès-verbal.

En 1661, est-il aussi écrit par les auteurs du petit ouvrage Les religieuses de Saint-Joseph de la Providence…, Isabeau de Mauriet fonde une maison à Paris. Plus vraisemblablement elle devient en 1671 la supérieure de la maison de Paris, déjà créée. On trouve en effet dans Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris  de l’Abbé Lebeuf de 1901, tome 6, Rectifications et additions, pages 258-259, « Filles de Saint-Joseph ou de la Providence, I, 281 », ce passage sur le couvent des Filles de Saint-Joseph :

« Ces religieuses avaient eu leur premier établissement à Bordeaux en 1639, grâce à l’initiative d’une demoiselle Marie Delpech de l’Estang. Les lettres patentes qu’elle obtint du roi à cette occasion portent que la congrégation avait pour objet l’instruction des pauvres orphelines (Arch. Nat. I. 1061). Elles obtinrent, en mai 1641, de nouvelles lettres patentes les autorisant à s’installer à Paris, et, en effet, le 19 juin de la même année, leur installation officielle dans le faubourg Saint-Germain fut faite par le frère Benoît Brachet, prieur de Saint-Germain-des-Prés (ibid). Le 28 janvier 1642, l’archevêque de Paris leur donna des statuts. Le couvent de la Providence était situé à l’extrémité de la rue Saint-Dominique, vers l’Esplanade. Vendu comme bien national, il fut, pendant quelques temps, habité par Letizia Ramolino, mère de Napoléon Ier ; les bâtiments et leurs dépendances sont occupés aujourd’hui par le Ministère de la Guerre ». (Bibliographie. – Sources – Archives nationales. L. 775 et 1061 : titres de la fondation de la congrégation et de son établissement à Paris ; legs et donations. – S. 4734-4737 ; titres de propriété. Bibliothèque de la Ville de Paris, 2095, in-4° : Constitutions des religieuses hospitalières de Saint-Joseph » ; exercices de dévotion, règlements sur le silence, personnes à recevoir dans la maison, etc. XVIIème s., 258 pages.)

En 1698, le couvent de La Rochelle compte vingt-six religieuses. Elles sont quarante au milieu du 18e siècle, mais ne sont plus que douze en 1789. Elles sont déportées à Brouage au moment de la Révolution et y passent onze mois. Elles reviennent ensuite à La Rochelle, mais elles ne peuvent reprendre totalement possession de leurs biens qu’en janvier 1809.

Une filiale de la communauté est ouverte à Nantes au 19e siècle. Une correspondance trouvée dans les archives du couvent à l’évêché parle également d’une communauté établie à Rouen, paroisse Saint-Nicaise, en 1664.

Aujourd’hui, une partie des bâtiments du couvent de La Rochelle est occupée par l’établissement scolaire Fénelon-Notre-Dame ; de nouvelles constructions occupent une partie des jardins et des terrains qui appartenaient à la communauté. En 1960, les religieuses de La Rochelle et celles de l’établissement de Saintes s’unissent. Elles ne sont plus à l’heure actuelle que quatre.

Le couvent et les orphelines

Après la création de l’établissement de La Rochelle, le nombre de jeunes filles reçues s’accroît rapidement, et on écrit qu’en 1662 la communauté en détache vingt-cinq pour les envoyer « au Canada ». L’opuscule Les religieuses de Saint-Joseph de la Providence…indique qu’une seule des jeunes filles parties est connue : il s’agit d’Élisabeth Nesmes : avant de partir elle « transporta » à Louis Lebouvier une somme de deux cents livres à prendre sur la maison de Pierre Nesmes, son père, sur les droits de sa mère, avec l’intention que cette somme soit versée au profit des Filles religieuses de la Providence. Je n’ai pas trouvé trace de cet acte, et je n’ai pas non plus trouvé de renseignement sur cette jeune femme au Québec. Les auteurs de La Providence, au cœur de la veille … indiquent que c’est dans le procès-verbal de 1667 qu’est mentionné le contrat passé devant notaire par cette Élisabeth Nesmes, et ajoutent dans la foulée: « À cette date, la nouvelle communauté n’était sûrement pas en mesure d’accueillir dans sa maison un tel nombre de pensionnaires. »

La tour de la Chaîne, dans le vieux port de La Rochelle, est aménagée en espace d’exposition consacré à la Nouvelle-France. Une partie, consacrée aux « Filles du roi », donne la liste des filles « prises à La Providence et envoyées en Nouvelle-France en 1662 ». J’en retranscris les noms:

Madeleine Marcos
Marie Farger
Louise Gargotteau
Catherine Barré
Perrine Farrien
Marguerite Ardion
Françoise Moisan
Suzanne Letru
Catherine Guiot
Marguerite Manguis
Charlotte Fougeras
Marie Mazoué
Marie Martin
Catherine Pillet
Jeanne Delaunay
Marie Biret
Françoise Crépel
Catherine Moitié
Marie Boyer
Isabelle Doucinet
Catherine Paulo
Marie Doucet
Marie Léonard.

Cette liste est reprise d’un travail manuscrit que j’ai consulté aux archives de l’évêché de La Rochelle, rédigé par le chanoine Gendre, et dont le petit ouvrage déjà cité constitue un court résumé. L’auteur ou les auteurs précisent qu’ils ne donnent que « les noms des jeunes filles mariées en 1662, 1663, 1667 et 1668 à la colonie et qui sont des environs de La Rochelle ». Il ne s’agit donc pas de l’«envoi de 1662 ». Il est regrettable que l’exposition consacrée à La Nouvelle-France reprenne ces noms en les présentant pour tel. Par ailleurs, on sait que la décision du roi de doter un certain nombre de « filles » et de les envoyer en Nouvelle-France date de 1663.

L’ouvrage La Providence, au cœur de la ville… ajoute après avoir indiqué que la communauté n’avait sans doute pas pu accueillir en 1662 vingt-cinq jeunes filles destinées au Canada: « Mais il n’est pas défendu en revanche de penser que les religieuses ont pu s’occuper des 4 jeunes filles qui se sont embarquées en 1663 sur le « Saint-André », une flûte de 300 tonneaux et deux mâts commandée par Nicolas Gargot, dans la soute de laquelle elles voyagèrent depuis La Rochelle jusqu’à Québec. » Et de donner la liste de ces quatre filles :
« Marie Ardion [qui] épouse (…) Jean Radouin sur l’île d’Orléans (…) ;
Louise Gargottin [qui] épouse Daniel Perron (…) ; en seconde noce [sic], elle épouse Ch.Louis Allain ;
Françoise Moisan [qui] épouse Antoine Brunet et ils décident de s’établir à Ville-Marie ;
Jeanne Guissard [qui] épouse François Mainville. Ils décident d’habiter à Ville-Marie, près de l’hôpital. François meurt en 1673 à la suite d’une chute d’arbre. Sa femme se remarie avec Paul Doucet. Cependant la nullité de leur mariage est reconnue pour cause de stérilité. Elle épouse en 1677 Nicolas Guissard, qu’elle considérait comme son frère. Il est attesté plus tard qu’ils n’ont pas de liens de parenté, comme ils l’ont longtemps cru. Il s’établissent sur la côte, rue Saint-Paul (…) et donnent naissance à une petite fille. »
Trois de ces jeunes femmes se sont bien mariés en 1663, mais je n’ai trouvé aucune trace de cette Jeanne Guissard dans les livres de Landry, Leclerc, et dans le Programme de recherches en démographie historique (P.R.D.H.) de l’Université de Montréal.

Les « Filles du roi », à partir de 1663

En 1667, le procès-verbal de l’enquête faite sur ordre du roi sur l’institution des Filles de la Providence par Henry de Laval, évêque de La Rochelle (et cousin de l’évêque de Québec), indique qu’y sont hébergées « soixante filles desquelles quinze ont fait leur abjuration de l’hérésie, et les autres de pauvres petites filles orphelines tirées la plupart de leurs parents religionnaires qui les faisaient aller au presche et les instruisaient dans la religion prétendue réformée. Et six autres que les curés des paroisses ont tirées des mains de leurs parents qui menaient une vie scandaleuse afin d’empescher leur perte. Et quatre demoiselles bien sages qu’elles ont receues depuis peu par les mains des Pères de l’Oratoire et Jésuites pour les instruire et eslever avec cinq autres dans le Canada au premier embarquement ». Je tire cet extrait de l’ouvrage de G. Barbotin. L’auteur ajoute encore « que parfois des orphelines de l’hôpital général de Paris étaient envoyées à La Providence de La Rochelle, d’où, après un temps plus ou moins long, elles étaient embarquées pour le Canada ».

Il est donc certain, et c’est la seule certitude attestée (même si on n’a que des extraits du procès-verbal de 1667), que des jeunes filles étaient présentes au couvent des sœurs de la Providence de La Rochelle en 1667 dans l’attente de partir pour le Canada. Il est possible qu’il y en ait eu à d’autres moments, mais on n’en a pas la preuve.

C’est au titre de ce rapport de l’évêque de La Rochelle qu’on peut donc considérer ce couvent comme un « lieu de mémoire » de l’histoire des « Filles du roi ».

Documents :

Facade-image002
Photographie de la façade du couvent (sur la gauche le porche et le fronton de la chapelle)

Cour-image004
Photographie de la cour intérieure (l’entrée actuelle de la chapelle au fond)

Interieur chapelle-image006
Photographie de l’intérieur de la chapelle actuelle, qui date de 1896

Dessin-image008
La reproduction d’un dessin du XVIIe siècle, « Vue de la Providence du côté du jardin » (Archives de l’évêché). (Extrait de La Providence au cœur de la ville, au cœur de l’histoire, (coll.) Périgny, 2007.)

Sources :

Archives du Couvent de la Providence de La Rochelle aux Archives de l’évêché de La Rochelle (consultées en avril 2011).

Barbotin G. Les religieuses de Saint-Joseph de la Providence de La Rochelle d’après les notes de l’abbé C. Gelézeau, La Rochelle, Imprimerie Masson, 1928, 45 pages.

Coll. La Providence au cœur de la ville, au cœur de l’histoire, 2007, 95 pages.

B. Coutant. La Rochelle, cahier n° 7, 1978.

L’Institut et la règle ou Constitution des Filles de la Trinité créée dites Religieuses de la Congrégation de Saint-Joseph, instituées pour l’éducation des filles orphelines dans la ville de La Rochelle, Paris, Claude Iosse, 1664.

J.-B.-E. Jourdan, Éphémérides historiques de La Rochelle, volume 2, La Rochelle, 1871. (Sur la requête adressée par les religieuses en 1664 pour prononcer les trois vœux solennels de religion, et un quatrième pour l’instruction des orphelines.)

Louis Pérouas, Le diocèse de La Rochelle de 1648 à 1724. Sociologie et pastorale. S.E.V.P.E.N., Bibliothèque de l’École pratique des Hautes Études, VIe section, 1964, 532 pages.

Louis Pérouas, L’emploi du temps des évêques au XVIIe siècle, dans les diocèses de Luçon et de La Rochelle, extrait de la Revue d’histoire de l’Église de France, Paris, [1964].

Règles de l’Institut de Saint-Joseph de la Providence, Tours, Mame et fils, 1886.

Romain Belleau
Avril 2011
© Romain Belleau

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