Les convoyeuses des Filles du Roy

Les convoyeuses des Filles du Roy[i]

Préliminaires

Les Filles du Roy, dans la majorité des cas, devaient voyager en groupe. Elles étaient accompagnées par des religieuses ou des femmes destinées à cette fonction. Pour les deux premiers contingents de 1663 et 1664, on croit qu’elles n’étaient pas vraiment sous la direction d’une personne en particulier. Parfois, une femme du groupe, Fille du Roy plus âgée et souvent veuve, a pu servir d’aide ou de soutien et sa fonction est parfois indiquée dans nos archives, notamment pour le contingent de 1671. À partir de 1665, les convoyeuses sont bien connues : Anne Gasnier, Elizabeth Estienne, Catherine-Élizaberth Desnaguets et, dans une moindre mesure, Marguerite Leroux et Françoise Goupilleau. Nous retiendrons surtout cet aspect.

On confiait la direction de chaque contingent à une femme de France ou de la colonie bien recommandée et capable de maintenir ses protégées sous une discipline rigoureuse pendant une traversée de deux mois dans des vaisseaux peu confortables où elles étaient en contact avec divers passagers : matelots, engagés, soldats, etc. (Silvio Dumas[ii])

Anne Gasnier 1611-1698

Anne Gasnier née à Paris en 1611 épouse en France le colonel Jean-Clément DuVault de Monceaux en 1625,. Ils ont une fille unique Claire-Françoise DuVault née à St-Germain-l’Auxerrois à Paris; elle épouse en 1647, en France, Denis-Joseph Ruette d’Auteuil, de la paroisse St-Eustache de Paris, maître d’hôtel du Roi, devenu procureur du Conseil souverain et le couple vit à Sillery où il a quatre enfants : Charlotte, Jean-François I, Jean-François II et Françoise-Madeleine d’Auteuil.

Anne Gasnier devient veuve; son époux meurt en 1648 et, en 1649, Anne Gasnier fait son testament et s’embarque à La Rochelle pour la Nouvelle-France. Elle émigre dans le but de consacrer sa vie aux miséreux. Elle n’hésite pas à s’y consacrer avec Barbe de Boulogne qui devient son amie dans cette œuvre.

En 1654 meurt Jacqueline Potel à la suite d’une chute et enceinte de sept mois, femme de Jean Bourdon de Romainville, ingénieur, cartographe, procureur général au Conseil souverain; ils s’étaient mariés le 9 novembre 1635 à Québec sous la plume du jésuite Paul Lejeune. Huit enfants deviennent orphelins de mère dont sept sont mineurs. Seul Jean-François assurera la descendance Bourdon par son mariage en 1687 avec Jeanne Jannier, en France.

Anne Gasnier a 44 ans et Jean Bourdon, 54. Le 21 août 1655, ils se marient dans la maison du gouverneur Jean de Lauson, à Québec, devant le père Jérôme Lallemant, jésuite. Anne Gasnier élèvera les enfants Bourdon : Jacques, Jean-François, Henri, Jacques, Geneviève, Marie, Marguerite et Anne. Quatre filles seront religieuses. Mari et femme vivront comme frère et sœur. Jean Bourdon, grâce à Anne, pourra poursuivre ses nombreuses responsabilités, gouverneur intérimaire de Trois-Rivières, ambassadeur auprès des Iroquois, commis de la Compagnie des Habitants, surveilleur de la traite des fourrures, voyage à la Baie d’Hudson pour en requérir des droits de propriété, etc. Puis, le gouverneur Mésy prenant ombrage des activités de Jean Bourdon, l’expulse… en France en 1664. Alexandre Prouville de Tracy le rétablira dans ses fonctions en 1665 au nom du Roi[iii] lors de sa venue avec son régiment pour aider le Régiment de Carignan-Salière venu déstabiliser les Iroquois qui massacrent les habitants. Jean Bourdon meurt le 12 janvier 1668.

Anne Gasnier sera l’âme et la mère des Filles du Roy; elle les accueillera dans sa maison, leur ménagera des rencontres pour trouver leur amoureux; elle signera 304 contrats de mariage de 1665 à 1673; elle donnera son nom ANNE à de nombreuses filles après avoir, sans doute, accompagné les Filles du Roy à enfanter.

L’intendant Jean Talon la désigne  comme responsable du contingent à venir en  1669. Combien en a-t-elle recruté dans ses voyages en France ? On ne saurait le dire. Elle est reconnue indubitablement comme celle qui a joué un rôle important dans le peuplement de la Nouvelle-France. Elle décède à Québec, le 27 juin 1698 à 87 ans.

En remettant dans notre histoire nationale l’essentiel du rôle des Filles du Roy, la Société d’histoire veut dans le même mouvement rendre HOMMAGE à cette femme exceptionnelle.

                                                  HOMMAGE
                                                          À
                                                 Anne Gasnier

 

Élizabeth Estienne 1640-1671

La demoiselle Estienne qui a esté donnée comme gouvernante
par Messieurs les directeurs de l’Hôpital Général
retourne en France pour prendre la conduite de celles qu’on envoyra cette année (1671) si sa Majesté a la bonté den faire passer ». (
Mémoire du 10/11/1670 de Talon à Colbert, in Silvio Dumas, p. 70.)

Élizabeth Estienne est de Paris; elle dirige surtout les contingents de 1670 et de 1671 : 118 Filles de 1670 et 115 de 1671. Elle signe 52 contrats de mariage. Pour la remercier de son travail, Jean Talon la gratifie de 600 livres en « considération du soin qu’elle marque au Roi et parce qu’elle a pris la conduite de d’autres ». (Silvio Dumas, p. 34.)

 

Catherine-Françoise Desnaguets 1661-

Catherine Françoise Desnaguets[iv]  est aussi parisienne.  Elle est l’épouse de Pierre Le Petit, écuyer, seigneur de Neuville. Mariés en 1646 en France, ils arrivent en 1652 avec leur fille Anne-Charlotte; elle se marie en 1669 avec Joachim Martin et ils ont huit enfants. Catherine-Françoise Desnaguets  est choisie, dit-on, « parce qu’elle a ses entrées à la Cour ».

C’est une circonstance quelque peu désolante qui l’a fait vraiment connaître. Elle est à Dieppe avec une vingtaine de Filles à marier « de qualité » c’est-à-dire de la noblesse. Jean Talon l’avait mandatée pour accompagner une centaine de filles à marier[v] et en trouver qui seraient plus susceptibles de plaire aux officiers des régiments de Carignan-Salière et de Tracy qui ont décidé de rester en Nouvelle-France après leur service militaire pour combattre les Iroquois. Il y en a une vingtaine avec elle à Dieppe.  Ces filles considèrent « que depuis leur départ de Paris, il y a de ça quinze jours, la demoiselle Desnaguets leur a fourny ce quy leur a esté nécessaire mais que depuis leur arrivée à Dieppe, on leur refuse de quoy subsister  que sa Majesté la reine leur avait promis en attendant de prendre les bateaux ». De plus, il semble que la gouvernante s’empare de leurs hardes.  Elles signent devant le notaire Le Maréchal un protêt le 17 juin 1667. Mais de ces vingt filles, quatorze[vi] émigrèrent effectivement. Certaines signent et d’autres font leur marque. On les retrouve dans nos registres. Les autres ? Auraient-elles décidé de ne point s’embarquer ? Sont-elles mortes en mer ? On ne saura jamais. Le contingent de 1667 comprend 90 Filles du Roy selon le Répertoire d’Yves Landry.

On ne lui reconnaît pas d’autres fonctions dans nos registres.

 

Marguerite Leroux

Marguerite Leroux arrive comme Fille du Roy en  1665. Elle est veuve de Pierre de Villate. Mais comme on ne connaît pas de convoyeuse pour cette année-là, il est bien possible que Marguerite Leroux ait servi de guide et d’accompagnatrice. Si l’on examine ses faits et gestes ici, on constate sa présence à maintes reprises dans nos archives. En voici la preuve. C’est ce qui nous incite à penser qu’elle a pu jouer un rôle durant la traversée.

Elle est présente :

  1. Au contrat de mariage d’Élizabeth Hubert et de Louis Bolduc le 8 août 1668
  2. Au baptême de Jean-Baptiste Fillion le 17 juillet 1666 à Québec
  3. Au baptême de Jean DeRainville le 24 août 1666 à Québec
  4. Au baptême de Catherine Gertrude Groar le 26 février 1668 à Québec
  5. Au baptême de Jean-Baptiste LeGardeur à Québec
  6. Au baptême de Louis Philippeaux le 29 avril 1668 à Québec
  7. Au baptême de M.-Anne Margane le 20 juin 1668 à Québec

Françoise Goupilleau 1631-1721

Françoise Goubillot était très probablement la matrone qui accompagnait le groupe de 1670. Elle est présente a onze mariages de 1670 de septembre à décembre. Au mariage de Marguerite-Françoise Maureaux (Moreau)[vii] Françoise Goubillot  elle est dite « mère de la dite Moreau l’ayant fait passer de France ». (La Métairie de Marguerite Bourgeoys de Émilia Chicoine, c.n.d., Fides, p. 72.)

Françoise Goupilleau arrive en 1670 comme Fille du Roy. Elle est veuve d’Augustin Maguet, bourgeois de Paris. Elle est originaire de la Champagne (Haute-Marne). Elle est née vers 1631 et elle amène son fils de sept ans Pierre Maguet qui épouse le 17 janvier  1686, à Pointe-aux-Trembles (Montréal) Catherine Perthuis, 16 ans, la fille de Claude Damisé, Fille du Roy de 1668, épouse de Pierre Perthuis; ils ont 11 enfants.

Françoise Goupîlleau, quant à elle, épouse Paul Dazé de Poitiers, fermier, maréchal, devant le notaire Bénigne Basset à Montréal, le 15 avril 1671; son fils Augustin est présent. Ils auront un fils Paul Charles qui épouse le 19 novembre 1696 Barbe Cartier dite Larose, fille de Joseph Cartier et de Marguerite Decelles.

Françoise et Paul repassent en France en 1684 ou 1685 et ils reviennent. Les deux fils Pierre Maguet et Paul Charles Dazé s’implantent en Nouvelle-France.

Voici la liste des mariages de la Pointe St-Charles, à Montréal, où Françoise Goupilleau est présente :

  1. Le 6 octobre 1670 Élizabeth Jossard et Jean-Baptiste de Poitiers
  2. Le 7 octobre 1670 Nicole Chandoiseau et Etienne Benoît[viii]
  3. Le 14 octobre 1670 Catherine Fourrier et Mathurin Mercadier
  4. Le  20 octobre 1670 Anne Foubert et Pierre Boisseau
  5. Le 20 octobre 1670 Madeleine Chrétien et Pierre Chicoine
  6. Le 28 octobre 1670 Jeanne Vilain et Mathurin Bernier
  7. Le 4 novembre 1670 Marie Chrétien et Paul Pérot
  8. Le 11 novembre 1670 Marie Carlier[ix] et René Fezeret
  9. Le 15 décembre 1670 M.-Thérèse Salé[x] et Claude Raimbault

Françoise Goupilleau meurt le 10 octobre 1721, veuve, à 102 ans, à Rivière-des-Prairies. Ses deux fils Pierre Maguet et Charles Paul Dazé sont présents.

Conclusion

On peut bien penser que ces femmes, à quelque titre que ce soit, tout comme Les Filles du Roy, ont contribué à la survie de plusieurs Mères de la Nation et de leurs enfants. Notre histoire nationale leur doit une reconnaissance qui pourrait se traduire notamment par leur inscription au développement du Québec.

Irène Belleau,
avril 2015
© SHFR

 


[i] Terme qui signifie accompagner pour protéger.

[ii] Les Filles du roi en Nouvelle-France, SHQ, no 24, Québec, 1972, p. 33

[iii] Villes et Villages de France, volume 3, Normandie.

[iv] On la retrouve aussi sous les noms Desnoyers ou Denaguil.

[v] Il en est arrivé en effet en 1669 cent trente.

[vi]  Voici leurs noms : Catherine de Belleau, Sylvine Carcireux, Françoise Conflans, M.-Madeleine Grangeon, Élizabeth Hubert, M.-Rogère Lepage, Élizabeth LeQuin, Catherine de Lostelneau, Reine Martin, Marie Pasquier de Franclieu, M.-Angélique de Portas, Marguerite Renaud, Geneviève Sageot er Ursule-Madeleine Turbar.

[vii] Elle a épousé Mathieu Faye dit Lafayette le 30 septembre 1670 à Montréal.

[viii] Étienne Benoît est tué par les Iroquois en 1698.

[ix] Sa mère Françoise Fleury est venue la rejoindre. Sa présence est attestée le 4 décembre 1679 au mariage, à Montréal, de Charles Julliet et de Catherine Starr.

[x] M.-Thérèse retourna en France en 1680.

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