Les apparentements-2

Probablement sur le Don de Dieu, le 2 juillet 1668, les 3 soeurs Deschalets arrivent en Nouvelle-France, comme “filles à marier”, dénomination courante à l’époque avant qu’on les désigne – elles et les quelque 700 autres, dotées par Louis XIV, spécifiquement et historiquement de Filles du Roy - pour “faire des familles” selon l’expression de Marguerite Bourgeoys.

Elles sont 3 : Claude, Élizabeth et Madeleine. Elles sont orphelines de père et de mère. Claude a été baptisée le 22 août 1645, dans l’église Notre-Dame, à Fontenay-le-Comte, en Vendée. Élizabeth et Madeleine ont environ 17-18 ans. On ne sait pas si elles avaient des frères et des soeurs et ce qui est arrivé à leurs parents Deschalets pour qu’elles s’embarquent ainsi à l’aventure ! Cette année-là, elles étaient 85 à quitter la France pour l’Amérique française. Elles sont originaires  de Rouen, d’Évreux, de Bourges, d’Angoulême, de La Rochelle, et une bonne majorité de Paris. La traversée a sans doute été propice à la création d’inamitiés ce que l’avenir confirmera.

Le destin de ces 3 femmes sera bien différent. Claude et Madeleine se marient ensemble, le 3 septembre 1668 à Québec. Claude épouse un charpentier de Normandie Simon LeRoy dit Ody/Audy qui avait reçu une terre, à la rivière St-Charles, de Guillemette Hébert, la fille de Louis Hébert. Ils vendront cette terre en 1682 n’ayant pu la défricher car ils vivent à Charlesbourg. Claude et Madeleine comparaissent devant le Conseil Souverain, le 11 mars 1669. Elles sont accusées “d’avoir proféré des injures atroces contre l’honneur de Françoise Leclerc (qui a fait la traversée avec elles) et de s’être portées à des voies de fait sur la dite Leclerc”. Elles reconnaissent “d’avoir accusé la dite Leclerc d’avoir eu un enfant dans le navire en venant en ce païs et l’ont appelée putain; de plus, elle l’ont battue”. De ce fait, elles doivent réparation d’honneur. Elles sont condamnées à payer au couple Riffaut-Leclerc  ” 2 minots de bled et un autre minot de bled pour les pauvres de l’hospital et doivent lui demander pardon publiquement”. Même si ces événements blessent sa réputation, Madeleine n’en continue pas moins sa vie de mère de famille et donne naissance à 9 enfants dont plusieurs n’atteindront pas l’âge de la majorité. Un seul assurera la descendance en épousant Marie-Thérèse Jobin. Puis, on retrouve le couple à Montréal, au recensement de 1681. Peu de temps après, Simon LeRoy vend sa terre et part avec femme et enfants pour Albany, New-York.

Madeleine, quant à elle, épouse Jean Giron (Girou), un tailleur d’habits, originaire de la Saintonge. Elle s’allie à Anne Baugé qui avait été arrêtée en 1676 pour “entaille aux bonnes moeurs”…En l’absence de leurs maris, elles recherchent la galante compagnie des plus beaux mâles de la ville…Et l’acte d’accusation ne tarde pas ! Elles comparaissent devant le Conseil Souverain sous l’accusation de mener une vie scandaleuse. Aucun enfant naîtra de Madeleine. On dit qu’elle mourut “de maladie” en 1708, âgée de 61 ans.

Élizabeth épouse le 21 octobre 1668 François Paris, cordonnier, originaire de la paroisse St-Gervais de Paris. Il reçoit une terre de 40 arpents à la Petite Auvergne de Charlesbourg. C’est là qu’elle mit au monde 6 enfants: Marie-Madeleine, Marie, Pierre, Marie-Anne, Élizabeth et Jean. Elle semble plus “sage” que ses 2 soeurs mais l’avenir nous empêche d’en témoigner puisque qu’on croit qu’elle retourna en France vers 1676. Des recherches en pays poitevin permettrait peut-être de savoir si elle émigra avec son mari et ses parents puisqu’ici, les archives sont muettes.

Louis-Armand d’Arce, baron de Lahontan, a fait aux Filles du Roy une mauvaise réputation. Filles du Roy, Filles de joie, court encore les rues… et cette vision est, malheureusement, encore aujourd’hui bien ancrée dans l’histoire ! Pourtant, même à l’époque, on dénonça cette conception. Citons Pierre Boucher, dans son Histoire véritable et naturelle des moeurs & productions du Pays de la Nouvelle France, écrit “qu’il n’y a point icy de libertinage…que ceux qui en parlent de la façon (de ces sortes de filles de mauvaise vie) se sont grandement mépris… que s’il en vient icy on ne les connaist point pour telles car avant de les embarquer, il faut qu’il y aye de leurs parents ou amis qui asseurent qu’elles ont esté sages… et si par hazard quelques-unes de celles qui viennent soient décriées, on les r’envoye en France”. Yves Landry, lors du colloque sur les Filles du Roy, en 2008, à Québec, a déboulonné, pour toujours, nous l’espérons, cette vision de Filles du Roy, Filles de Joie. Il est vrai que Gustave Lanctôt, en 1952, avait pris le bâton de pèlerin, à cet effet, mais le titre de son livre, malheureusement, contredisait ses convictions.

Puissions-nous lever à tout jamais cette hypothèque ancestrale !

irène belleau

Prochaine chronique: les soeurs Jousselot.

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