Nos toutes premières grands-mères

 

Elisabeth Royer

Elisabeth (ou Isabelle) Royer est la fille de Marie Targer et de Jean Royer. Et Marie Targer est elle aussi Fille du roi. Le voilà le deuxième point commun : à travers sa mère, une histoire partagée, celle des Filles du roi.

Filles du Roi

Avant 1663, les immigrantes recrutées comme « épouseuses » l’ont été sur une base individuelle, elles n’entrent pas dans la catégorie des « Filles du roi ». En 1663, la Nouvelle-France devient province royale sous l’autorité de Louis XIV. Colbert en France et Jean Talon à Québec veulent relancer le peuplement de la colonie laurentienne. Il y avait alors quatre hommes pour une femme dans la colonie, et beaucoup « d’engagés » repartaient, leurs « trente-six mois » faits. Il fallait les retenir, et pour cela, faire venir des « filles », des « demoiselles » « pour faire des familles » comme disait mère Marguerite Bourgeoys. Dès 1663, par la volonté du roi, est lancé le programme d’envoi de filles à marier ; il sera intensifié, après l’établissement de 450 soldats du Régiment de Carignan-Salières comme colons, en 1669 et ce, jusqu’en 1673.

Résumons : un recrutement systématique, encadré par des dames de confiance, et pris financièrement en charge par le roi. Des jeunes femmes de 15 à 25 ans, la plupart orphelines (75% dans les plus fortes années), dont beaucoup viendront de La Salpêtrière et autres maisons de charité ; et Louis XIV prenant en charge leurs frais de recrutement, de trousseau, de voyage (avec retour possible), d’accueil et d’établissement, et parfois les dotant. Pour toutes ces raisons, Marguerite Bourgeoys les a appelées « Filles du roi », dans ses notes personnelles de 1700, comme on appelait alors en France « Enfant du roi », l’orphelin ou l’enfant abandonné, accueilli aux frais du trésor royal, dans les « Maisons pour enfants trouvés ». Voilà l’origine du nom « Fille du Roi ».

Des analyses statistiques fines ont permis au démographe et historien Yves Landry d’identifier 770 Filles du roi et de dresser pour chacune une note biographique. Il prolonge, précise et enrichit ainsi le remarquable travail de compilation et d’information fait par Silvio Dumas en 1972. Il jette un éclairage nouveau, plus scientifique, sur l’univers de ces femmes longtemps vues avec honte par leurs descendants comme Filles de joie, parce que Filles du roi. Cette image distillée, dès le XVIIe siècle, par le baron de Lahontan et ses chroniques douteuses sur l’Amérique française, a été entretenue depuis par les dires populaires. Image corrigée par de nombreux historiens, dont Gustave Lanctôt dès 1952, qui s’appuient sur les témoignages de contemporains de ces femmes, comme l’Intendant Talon, Marie de l’Incarnation, Pierre Boucher seigneur de Boucherville…

 

Marie Targer

Mais revenons à notre aïeule. Marie Targer est née le 22 février 1642 et a été baptisée au temple protestant de La Rochelle. Son père, Daniel Targer, marinier, et sa mère, Louise Martin(e), s’étaient mariés avant 1634, à La Rochelle. Elle fait partie du premier convoi de pupilles royales (36 femmes le composent d’après Yves Landry), celui de 1663. Ce bateau, parti du port de La Rochelle, sera un des rares à amener des filles et des femmes originaires de la région de l’Ouest (surtout Aunis et Poitou). En effet, seulement 15% des Filles du Roi viendront de là. Pourquoi, me direz-vous ?… Dès 1664, à la demande expresse de Mgr de Laval, les autorités françaises orientent le recrutement des filles à marier hors des foyers protestants de l’Ouest français. Marie Targer est tout de même protestante (voilà qui prouve que quelques huguenots sont passés entre les mailles). Orpheline, elle souhaite rejoindre sa sœur Elisabeth (ou Isabelle) installée en Nouvelle-France avant 1659. Peu de Filles du Roi ont ainsi rejoint un membre de leur famille, la plupart émigrent seules en ayant coupé tout lien avec leur milieu familial. Sauf lors de ce voyage de 1663 où près de la moitié des femmes connaissent au moins un parent installé au Canada ; le recrutement avait suivi la filière habituelle des canaux familiaux mise en place pendant la période des Cent-Associés et ce, pour la dernière fois. C’est pour cette raison que Marie ne touche pas la dot de 50 livres du roi. Parmi les plus modestes, ses biens personnels ne s’élèvent qu’à 150 livres (sans doute le peu de choses qu’elle portait sur elle), Marie Targer ne sait pas signer, comme beaucoup de filles venant de l’Ouest (sous une ligne Saint-Malo/Genève) et du Sud de la France.

Arrivée à Québec à la fin de septembre 1663, Marie Targer épouse Jean Royer (né vers 1635 à Saint-Cosme-de-Vair, dans la Sarthe, à la frontière du Perche) le 22 novembre 1663, à Château-Richer. Ils s’installent à Sainte-Famille, Ile d’Orléans. Sept enfants naîtront de cette union. Elisabeth naît vers 1669. Jean Royer décédé après février 1675, Marie convole en secondes noces avec Robert Tourneroche à Sainte-Famille, le 17 février 1676. Le ménage est établi à Saint-Jean, Ile d’Orléans, sur la terre voisine de celle de Pierre Blais et d’Anne Perrault (sans doute la terre échangée par Jean Royer avec Abel Turcot vers 1673, en complément de celle que lui a concédée Monseigneur de Laval en 1670 à Saint-Jean). Elisabeth a 8-9 ans. Histoire partagée de Filles du roi et origine commune (Pierre, parti de La Rochelle, vient aussi de l’Ouest, du Poitou, plus précisément de l’Angoumois), ont sans doute rapproché les deux familles.

Mariage d’Elisabeth Royer et de Pierre Blais

 

C’est ici que se croisent vraiment deux destinées, celle d’Anne Perrault, première épouse de Pierre Blais, et celle d’Elisabeth Royer. Le 5 juin 1689, âgée d’une vingtaine d’années, Elisabeth devient la seconde épouse de Pierre Blais, qui en a 48. Elle remplace donc auprès de Pierre et de ses enfants Anne Perrault. Elisabeth Royer aura 5 enfants de Pierre ; 1 fille, Anne, qui enrichit la lignée des Dumans, et 4 fils, dont 3 firent souche : François, Louis-Charles, Gabriel (Alexis, le quatrième, meurt en 1723, sur le chemin du Mississipi, tué par les Indiens Chicahas ; il est inhumé à Kaskakia).

 A peine onze ans plus tard, le 16 février 1700, Pierre Blais meurt subitement (ou suite à l’épidémie de grippe qui a vu mourir plusieurs habitants de la région de Québec). Il est inhumé à Saint-Jean, Ile d’Orléans. Il laisse derrière lui 12 enfants âgés de 11 mois (Gabriel) à 27 ans (Pierre). Elisabeth Royer se remarie le 16 novembre 1700 à Saint-Jean, Ile d’Orléans, avec Robert Pépin. On peut penser que les enfants Blais, en bas âge, ont suivi Elisabeth et son nouvel époux à Montréal. Anne s’y marie et y meurt. Louis, marié à Rivière-des-Prairies, est inhumé à Sainte-Anne-de-Bellevue. Quant à Gabriel, on le retrouve à Boucherville, il est inhumé à Pointe-aux-Trembles. Elisabeth aura 7 enfants de Robert Pépin. Elle meurt et est inhumée à Montréal le 22 juin 1715, elle a 45 ans. Voilà le dernier point qui relie Anne Perrault et Elisabeth Royer : elles meurent jeunes, sans doute usées d’avoir ainsi mis « un monde au monde ». La vie de nos premières « grands-mères » est le terreau dans lequel l’arbre de notre histoire lance ses racines.

 

Catégorie : De la SHFR