Il faudrait les nommer toutes

Il faudrait les nommer toutes, à haute voix, les appeler par leur nom, face au fleuve, d’où elles sont sorties au 17e siècle, pour nous mettre au monde et tout le pays avec nous.

Anne Hébert

Le premier jardin
Seuil, 1988, p. 103



C’est ainsi qu’à plusieurs pages, Anne Hébert nomme Mathurine Graton, Jeanne Gruau, M.-Bonne Guerrière, Perrette Hallier, Barbe Dorange, Catherine Drouet, Élizabeth Salé, Marguerite Lemerle, M.-Madeleine Raclos, Catherine Varin, etc, et qu’elle se demande : « Est-ce donc si difficile de faire un jardin, en pleine forêt, de l’entourer d’une palissade comme un trésor… pour qu’ensuite la France nous cède à l’Angleterre comme un colis encombrant ».

Qu’avons-nous fait de ces femmes pionnières ? « Le manque d’intérêt des généalogistes pour leurs ancêtres féminines, non porteuses du patronyme transmis au fil des générations, est probablement en cause », souligne Yvon Landry, « et seules de nouvelles recherches dans les registres paroissiaux français du 2e tiers du XVIIe siècle pourraient le démontrer. »

Deux périodes importantes ont amené ici une émigration féminine : la première avec la Compagnie de la Nouvelle-France de 1635 à 1663 puis la seconde, de 1663 à 1673 sous le règne de Louis XIV et de son ministre Colbert. C’est de cette deuxième émigration que sont les Filles du Roy. Du début de la colonie jusque vers 1680, la présence masculine, ici, a été beaucoup plus élevée que celle des femmes d’âge marital. La venue des soldats du Régiment de Carignan-Salières  a permis de  changer la tendance. Mais ce n’est que vers 1670 que les femmes nées ici ont changé la donne. Le gouverneur Frontenac estime même « que les autorités auraient eu intérêt à prolonger de quelques années ces contingents pour réussir à équilibrer les effectifs masculins et féminins. »

D’où venaient les Filles du Roy ?

Une grande majorité venait surtout de Paris, Île-de-France (265/770), de la Normandie (76), de l’Ouest de la France (48), de la Loire (35), de l’Est (34), de la Bretagne (10). 78 % d’entre elles partirent par le port de Dieppe, en Normandie et 22 % du port de La Rochelle, selon la correspondance de Talon à Colbert.

Où se sont-elles installées ?

La grande majorité (441/770) s’est installée dans la région de Québec c’est-à-dire dans la ville de Québec, à l’Île d’Orléans, sur la Côte-de-Beaupré, à Charlesbourg, et à L’Ancienne-Lorette. Puis, le comté de Portneuf en a accueilli plus de 60 dont 47 à Neuville, une vingtaine à Lévis, une trentaine à la Côte-du-Sud et quelques-unes dans le comté de Lotbinière.

Dans la région de Trois-Rivières, 24 s’établirent dans le comté de Champlain, 14 au Cap-de-la-Madeline, 12 à Batiscan, 9 à Ste-Anne de la Pérade et 9 à Nicolet.

Montréal et sa région en a accueilli 13 % ; Montréal-ville : 37, Chambly 38 ; la région de Verchères 28, la région du Richelieu 22, la région de L’Assomption 42 et Berthier 9.

Sont-elles apparentées ?

Il est très intéressant, en regardant de près les mariages des Filles du Roy de voir dans quelle mesure ces « filles à marier » ont pris pour conjoints des maris de leur région d’origine ou venant de régions différentes de la France même si la dame Bourdon  avait, dit-on, la main aux époussailles rapides…Y avait-il quelque point commun entre une fille de Paris et un mari du Périgord ?  Une fille de la noblesse et un soldat de Normandie ? Une fille de la Salpêtrière  et un coureur des bois ? Ce qui est certain et hors de tout doute, les Filles du Roy sont venues pour « faire des familles » comme le dit Marguerite Bourgeoys , et elles en ont faites !

Voyons quelques exemples choisis au hasard de mes recherches :

Catherine Sénécal de Rouen arrivée, à 21 ans, en 1670, avec son père, son frère Nicolas et sa belle-mère Jeanne Lecomte. Son père Adrien Sénénal s’est d’abord marié vers 1648 à Guillemette Rolleville à Bénouville, en Normandie. Ensuite, en 1666, à Harfleur, il épouse Jeanne Lecomte.Le fils Nicolas est du 1er lit ; il épouse Marie Petit, en 1683, à Boucherville, leurs enfants s’établissent à Varennes, à Boucherville et à St-Antoine de Chambly. Catherine épouse Jean Lafond, en 1670 au Cap-de-la-Madeleine dont les parents sont originaires de Saintonge. Jean Lafond  et Catherine Sénécal s’installent à Batiscan où ils ont 8 enfants dont 5 se marient en ce lieu. Jean Lafond se remarie en 1697 à une huronne Catherine Ananontha, veuve de Jacques Couturier. Toutes proportions gardées, dirions-nous, les jeunes d’aujourd’hui « voyagent » tout autant !

Constance Lepage d’Auxerre arrive en 1672 ; elle a 24 ans. Elle épouse François Garinet de Saintonge, le 5 février 1674 à Ste-Famille de l’Île d’Orléans. Elle rejoint ses deux frères Germain et Louis arrivés en 1661. Germain fait venir de France son épouse Renée Lorry qui arrive avec Constance et leur fils René Lepage qui s’intalle à Rimouski et épouse Madeleine Gagnon.  Louis va s’installer à St-François de l’Île d’Orléans et épouse Sébastienne Aloignon ; ils eurent 14 enfants. Constance meurt en 1688 et son mari François Garinet a des démêlés avec les Lepage à qui il avait confié temporairement ses enfants au décès de sa femme Constance. Imaginez ce que fut leur vie…au XVIIe siècle !

Étaient-elles riches ?

Certaines étaient sûrement riches. À preuve : Jeanne-Judith de Matras, arrivée en 1669, était fille d’un capitaine d’une compagnie de cavalerie, en Vendôme, en Orléanais. Elle apportait des biens pour une valeur de 3 000 Livres alors que 90 % des Filles du Roy apportaient pour environ 200 Livres de biens personnels et une dot royale de 50 Livres. Qui plus est, elle épouse, à Québec, Charles Le Gardeur, Sieur De Villiers, écuyer et seigneur de Bécancour.

Par contre, Marie-Claude Chamois, arrivée en 1670, tout en étant fille d’Honoré Chamoy, secrétaire du roi, héraut d’armes de France, de la paroisse St-Gervais de Paris n’apportait que 100 Livres. La profession du père sert d’élément de référence mais n’est connue que dans bien peu de contrats de mariage.  On note aussi que seulement 41 % des contrats de mariage mentionnent le « cadeau » du roi ce qui nous permet de croire que ce ne sont pas toutes les Filles du Roy qui reçurent le « cadeau royal ».

Renée Chanvreux, orpheline de père et de mère, arrive en 1669 et apporte des biens pour 200 Livres. Elle devait se marier avec Jean Lefebvre mais on la retrouva morte « dans les neiges », le 4 janvier 1670 sur les battures de Beauport. On fit l’inventaire de ses biens : deux habits de femme, l’un de camelot de Hollande, l’autre de barraconde, une méchante (mauvaise) jupe de forrandine, une très méchante jupe verte, un déshabillé de ratine, une camisole de serge, quelques mouchoirs de linon, six cornettes de toile et quatre coiffes noires dont deux de crêpe et deux de taffetas, un manchon en peau de chien et deux paires de gants de mouton ».

Ces trois cas, à mon avis, représentent bien la réponse à la question de la richesse des Filles du Roy. C’est aussi ce que peut nous révéler la recherche patiente et soutenue de ce que furent nos ancêtres-pionnières.

Quelles langues parlaient-elles ?

Il ne fait aucun doute que la majorité des Filles du Roy étaient de la région parisienne ; ce faisant, elles parlaient « le français du Roy » décrété en 1539 par l’Ordonnance Villers-Cotterêts. C’était la langue de l’administration, de la noblesse, du clergé, de la bourgeoisie, des officiers, des militaires, des commerçants de toute l’île-de-France. (carte, si possible)

Et leurs maris venant de d’autres régions (de même qu’une bonne partie des Filles du Roy non parisiennes) parlaient le breton, le picard, le normand, le poitevin, le lorrain, l’alsacien, le wallon, le bourguignon, etc, comme une mosaïque de langues. Les Filles du Roy ont sans nul doute influencé la langue de leurs maris et réciproquement ainsi ont contribué à l’implantation du « français langue du Roy » en concomittance avec les  dialectes patoisants.

Elles  ont apporté aussi leur créativité langagière : des mots comme abrier, batture, garrocher, tuque et bien d’autres qu’on appelle des québécismes, ajoutés à des amérindianismes comme : achigan, babiche, anorak, igloo, etc . De 1608 à 1759, la langue française, ici, était bien vivante ; à partir de la Conquête, sous régime britannique, le français d’ici a abondamment emprunté à la langue anglaise, il faut bien le reconnaître. Mais la descendance des  Filles du Roy a engendré un peuple parlant français sur les rives du St-Laurent.

Et elles ont fait des familles…

Il faudrait leur consacrer tout un chapitre : la très grande majorité des patronymes du Québec identifient des Familles-Souches qui originent des Filles du Roy. Les nommer : impossible, ici. C’est tout l’univers de ce que nous sommes : un peuple francophone, attaché aux valeurs familiales, ouvert aux identités des immigrants en respect de l’identité du peuple d’origine, dégagé lentement des liens entre langue et religion, propulsé dans les griffes de la  mondialisation mais toujours marchant vers son destin de pays.

C’est pourquoi, adopter, aujourd’hui, la généalogie à partir d’un seul patronyme familial, « c’est rayer la moitié de nos racines ; de plus, c’est un outrage profond à la gente féminine », dit Éric Mardoc, dans son magnifique Aventuriers Haut-Normands en Nouvelle-France  . Il faut vite, dit-il encore, « élargir [la recherche] à des milliers de patronymes et de [matronymes] qui sont les multiples étiquettes de nos gênes ». Bien peu de familles-souches ont érigé un monument à leur ancêtre-femme comme les Soucy et les Bérubé à leur pionnière : Jeanne Savonnet. Un exemple.

Irène Belleau

Article paru dans la revue Quoi de neuf  de l’AREQ
Pour le 24 avril 2008, sur Les Filles du Roy

Anne Hébert, Le premier jardin, p. 99, 103, 106 et 93.
Yves Landry, Les Filles du roi au XVIIe siècle, Orphelines en France, pionnières au Canada, p. 81
Ce régiment avait pour mission de mâter les Iroquois (1665-1668) et plus de 400 sont demeurés ici lors du licenciement du régiment.
Lettre du 2/11/1672; cf. RAPQ 1926-1927, p. 2
Estimé à l’appendice 4, in Landry, opus cité.
La dame Bourdon : Anne Gasnier.
La Salpêtrière : l’Hôpital général de Paris, à l’époque.
Marguerite Bourgeoys, Écrits autographes, cf. Etienne-Michel Faillon, Vie de la sœur Bourgeoys, 1853, tone II.
Op. cité, Anne Hébert, p. 105.
Même certains noms de peuples créés au fil des ans : exemple : les Esquimaux devenus les Inuits et leur langue inuktitut…
Éric Mardoc du Cercle généalogique du Pays de Caux, en Seine-Maritime, 2007, publié à compte d’auteur.

Catégorie : De la SHFR