Les Filles du Roy (1663 - 1673) Champlain, Batiscan, Sainte-Anne-de-la-Pérade

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Voilà une œuvre alliant histoire et généalogie d’un très haut niveau de perfection coordonnée et supervisée par Jean-Pierre Chartier, historien. C’est une équipe issue de trois Sociétés d’histoire composée de Clermont Bélanger, Luc Béraud, Rita Juneau, Johanne Lavallée et du responsable Jean-Pierre Chartier qui a fait preuve d’une dynamique sociétale exemplaire et qui nous donne le portrait de la véritable courtepointe des Filles du Roy établies sur leur territoire. Quiconque veut savoir la première histoire de ce coin de pays y trouvera la matière fondamentale, bien illustrée, programmée et captivante. Ce volume de 400 pages présente tout d’abord les fondements de la Nouvelle-France et l’apport des Filles du Roy à cette colonie française naissante. « Il était une fois des filles à marier… » introduit le discours et nous emporte dans le contexte socio-écono-politique de l’époque : le temps des découvertes, le temps de l’appropriation des terres sous le régime seigneurial, le temps des espaces géographiques où la mobilité des occupants nous étonne, le temps d’un plongeon fantastique dans l’univers de ce coin de pays à défricher. Les 77 Filles du Roy des 4 Seigneuries de ces années-là ont contribué à façonner le pays que nous habitons aujourd’hui. Il faut les découvrir, les connaître, les faire connaître et cette production magistrale ne peut que nous combler. Bravo à cette équipe ; c’est dans un élan de reconnaissance profonde que la Société d’histoire des Filles du Roy lui rend hommage.

Qui sont ces femmes

Les 77 biographies lèvent le voile sur un oubli historique : leurs NOMS nous étaient inconnus. D’elles on savait qu’elles étaient originaires de la France, qu’elles avaient mauvaise réputation et qu’elles venaient pour peupler la colonie. Un point c’est tout! Le reste avait peu d’importance. Leurs VIES n’avaient aucune valeur. La généalogie traditionnelle par les pères – patrilinéaire – nous obnubilait. Et, tout à coup, on les DÉCOUVRE… Fascinantes, courageuses, aventurières, et par dizaines dans nos roues de paon! Le livre de Champlain, Batiscan, Sainte-Anne-de-la-Pérade nous les décrit : leurs origines, l’orthographe de leurs noms, leurs signatures qu’on nous présente en les comparant avec d’autres, leurs parcours de couple-famille, leurs établissements et leurs circonstances de vie. Le dépouillement minutieux des archives met même en relation divers événements et nous apportent – noir sur blanc – les détails d’un testament, les déboires d’un commerce d’eau-de-vie avec les Sauvages, une saga judiciaire entre voisins, des cartes pointant les lieux précis des terres, etc. Saviez-vous que Monseigneur de St-Vallier, successeur de Monseigneur de Laval, avait publié un rituel pour élire des sages-femmes? elles deviennent jurées, elles sont assermentées… Ainsi Marie Liardin, Françoise Raclos et Anne Rabady. Bien sûr qu’on peut y voir la « main haute » de l’Église même en ce domaine où la femme est sans cesse assujettie. Cet espace ecclésial est tout aussi incursif que l’ondoiement parce qu’il touche la proximité de la mort. Il faut lire toutes ces pages d’histoire qui nous permettent de savoir – enfin – ce que ces femmes MÈRES de la nation ont vécu et le savoir autrement que dans des généralités de statistiques savamment orchestrées par démographes et historiens réducteurs.

Ces femmes – qui ont sauvé la Nouvelle-France – nous sont dévoilées dans leur vie quotidienne ; leur rôle est fascinant : vivre des hivers seule dans sa cabane « sans cheminée » parce que le mari est à la chasse au castor à Michillimakinac, représenter son époux avec une procuration devant la Prévôté de Québec pour des contrats qui tiennent à la survie du couple, tenir bon malgré les exigences et les aléas de la vie de couple telle Françoise Charmesnil/Jean Géllineau et les quelque 16 « faits divers » émaillés en page 158 dont les enfants deviennent les pionniers de Yamachiche ; assumer les déplacements telle Catherine Gateau de Beauport à Charlesbourg, de là à Batiscan, ensuite à Champlain, enfanter neuf fois et mourir dans la pauvreté à Gentilly ; ce ne sont là que quelques exemples qui devraient nous inciter à dépouiller leurs VIES et mieux les connaître. L’héritage qu’elles nous ont laissé devrait faire l’objet d’une profonde étude pour cesser de ne les reconnaître que parce qu’elles ont enfanté. Et ce, même pour les 12 sur les 77 qui n’ont pas eu de descendance. « Ce n’étaient ni les saintes proposées par l’historiographie, ni les filles légères décrites par le baron La Hontan » rappelle Jean-Pierre Chartier dans la conclusion de cet immense et exceptionnel ouvrage publié en 2013.

Irène Belleau
Février 2014
© SHFR

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Les Filles du Roy (1663-1673) Champlain, Batiscan, Sainte-Anne-de-la-Pérade,
Les Éditions Histoire Québec,Collection de la Société historique de Champlain, de la Société Batiscan et son histoire et de la Société d’histoire de Sainte-Anne-de-la-Pérade, 2013

Catégorie : Invitation à la lecture