Robes de dentelle et chapeuax à plumes versus coiffes et jupons

D’où vient ce « grand écart » aux Fêtes de la Nouvelle-France entre les crinolines et les trois jupons ? C’est la question qu’on me pose chaque année et à laquelle les historiens n’apportent pas véritablement de réponse. Ce qu’il faut savoir de l’époque de la Nouvelle-France, c’est la part de la noblesse tout au long de notre histoire coloniale. Seule Lorraine Gadoury a « osé » se coltiner à ce dossier : celui de la noblesse canadienne.

 Je lui emprunte les statistiques suivantes : en 1635, il y avait ici 6 nobles; en 1640, ils étaient 15 soit 2,8 % de la population; en 1675 (moment où finit l’arrivée des Filles du Roy), il y en avait ici 275 pour le même 2,8 % de la population, ce qui signifie que la population était sensiblement la même qu’en 1675 mais que la présence numérique des nobles avait augmenté; en 1690, il y en avait 457 pour 3,4 % de la population et en 1740, les 784 nobles n’en représentaient plus que 1,6 % pour décliner jusqu’à 0,8 % en 1760. Robert Giffard arrivé en 1634 est anobli en 1658; en 1643 arrive Louis d’Ailleboust, noble, et d’autres assez bien connus comme Charles Aubert de La Chesnaye arrivé en 1655 et anobli en 1693, Robert Cavelier de La Salle arrivé en 1667 est anobli en 1675, Pierre Boucher est anobli en 1661, etc.

Puis, en 1665, arrive le Régiment de Carignan-Salière et plusieurs des instances des Compagnies ont déjà leurs galons. Jusqu’en 1668, Alexandre Berthier, Antoine Pécaudy de Contrecœur, Sidrac Dugué de Boisbriand, Pierre de St-Ours, sont des capitaines aux uniformes médaillés et qui impressionnent les habitants; plusieurs lieutenants et enseignes font la même impression : René Gaultier de Varennes, Séraphin Margane de Lavaltrie, François Pollet de la Pocatière, Pierre Joybert de Soulanges, Thomas Tarieu de Lanaudière, François Jarret de Verchères.  Devant cet apparat, la bourgeoisie est attirée et, note Gadoury, cherche à joindre ses rangs par l’acquisition de Seigneuries, le mariage ou l’achat de lettres de noblesse. Plusieurs s’appellent écuyers. Sans compter qu’en même temps, la noblesse religieuse des communautés d’hommes et de femmes s’installe comme noblesse d’Église.

En 1667, des soldats et des officiers du Régiment de Carignan-Salière ne trouvent pas ici d’épouses de leur rang… Talon s’en soucie. Il demande des « demoiselles », des « filles de qualité ». Colbert réplique que la volonté de l’État permet à ses officiers de retourner en France pour se marier quitte à revenir ensuite avec leurs épouses et leurs domestiques. Talon mandate alors Catherine-Élizabeth Desnaguets qui a ses entrées à la Cour d’aller recruter des « demoiselles ». Elle en ramène 13 des 20 qui signent un protêt à Dieppe mais plusieurs d’entre elles n’épouseront pas des haut-gradés et quelques-unes émigreront après quelques années en colonie. D’ailleurs, vers 1680, des Canadiennes-Québécoises entrent sur le marché matrimonial… on le verra en 2017 !

Il se dessine ici insensiblement une évolution des mentalités face à la noblesse… Les bals de Bigot choqueront le peuple… Le déclin dont on a parlé plus haut fait son chemin. Il y aura ici une autre forme de noblesse, moins hiérarchique, moins étatique, etc. Naîtront ici de véritables bourgeois, marchands, professionnels, maîtres artisans, que les Filles du Roy épouseront rapidement ! D’ailleurs, Anne Hébert écrit que « pour les enfants et les petits-enfants, à mesure que les générations passaient, l’image-mère s’est effacée de leurs mémoires; ils ont arrangé les jardins à leur idée et à l’idée du pays auquel ils ressemblaient de plus en plus ». Émilia Chicoine dans La métairie de Marguerite Bourgeoys rappelle ces transformations : Voyez maintenant ces jouvenceaux, le dimanche matin, se dirigeant vers la Place d’Armes, puis vers l’église Notre-Dame, vêtus de capots de mazamet sur chemise de toile garnie de dentelle, coiffés d’une perruque, ou bien les cheveux enfermés dans une bourse, le chapeau de castor sous le bras, à la main, la canne ornée d’un cordon de poil de chèvre ou d’une aune de ruban, aux pieds, des souliers français à boucles d’acier, les bas retenus par des jarretières à grenades… Ils sont prêts à affronter les demoiselles de la ville… Le costume des Filles du Roy ne sera jamais celui des nobles… Voilà que désormais se dessine la bourgeoisie… petite ou moyenne… sur les bords du St-Laurent.

La Noblesse de N F.pp
La Noblesse en Nouvelle-France – Familles et alliances, Lorraine Gadoury, Cahiers du Québec, collection Histoire, Éditions Hurtubise HMH ltée, 1992

Irène Belleau
11 août 2014
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Catégorie : Invitation à la lecture