Jeanne Languille alias Eugénie

L’auteur, René Forget, transplante Jeanne Languille d’Artannes-sur-Indre, dans la vallée de la Loire, en Touraine, en Nouvelle-France, sous le nom d’Eugénie comme une fille à marier, une Fille du Roy, arrivée en 1671, à 24 ans. L’auteur a-t-il lu Honoré de Balzac, natif de Tours, et son oeuvre notamment son roman Le Lys dans la vallée ?

La fresque créée par René Forget serait à mettre en parallèle avec la Comédie humaine; Jeanne Languille alias Eugénie n’est pas Eugénie Grandet. Au contraire, elle s’en distance confortablement. Son amour n’est pas platonique ; il est fort comme son caractère de femme bien décidée de réussir selon ses propres visées, fussent-elles aller à l’encontre de son époque.

Eugénie sera une figure de proue en Nouvelle-France, plus particulièrement à Bourg-Royal, l’actuel Charlesbourg unique en son genre par sa distribution des terres en étoiles. Elle épousera François Allard, un “engagé” de 36 mois, de Normandie, qui s’implantera, ici, colon et habitant, bien sûr, mais qui se distinguera par son talent d’ébéniste-sculpteur alors que c’est la terre à défricher qui sollicite tout un chacun à cette époque. Eugénie la tourangelle est venue pour peupler la colonie. Elle engendrera 6 enfants en 17 ans de mariage. Son premier sera, comme son père, ébéniste ; son deuxième sera prêtre et elle le voudra “évêque”, rien de moins ; les 3 autres, Jean-Baptiste, Georges et Simon-Thomas seront tous 3 liés aux 3 soeurs Pageau de Charlesbourg ; enfin, Marie-Renée, la Marie-Chaton de sa mère et la Cassandre de Versailles.

Hors normes, Marie-Renée décide que la Nouvelle-France n’est pas à sa mesure. Elle la quitte pour le pays d’origine de son père et de sa mère, la France. Elle sera femme de théâtre. Qui plus est, à Versailles. Et elle fera fureur ! La volonté coriace d’Eugénie est dédoublée. Sa fille n’a que faire des hymnes religieux que chantonne sa mère. Et par la magie de l’imagination et de la création, Marie-Chaton choisit Ronsard et prend comme nom de scène Cassandre. Son talent musical, son charme ont séduit le Palais des rois de France. Puis, le mal du pays d’adoption la ramène auprès de sa mère.

Pendant tout ce temps, Thierry Labarre, compagnon de traversée de François Allard, épouse Mathilde de Fonteny Envoivre, compagne de traversée d’Eugénie. François Banhiac Lamontagne, soldat du Régiment de Carignan-Salières, aussi de la traversée de François Allard, épouse Marie-Madeleine Doyon puis Marguerite Pelletier laquelle lui donne 6 filles dont Étiennette qui deviendra la grande  amie de Cassandre. Étiennette Lamontagne épousera Pierre Latour dit Laforge de l’Île-Dupas, forgeron, tout en gardant profondément dans sa tête et dans son coeur son amoureux de jadis qui la néglige. Tout ce beau monde illumine cette fresque historique : Thierry a une liaison avec une iroquoise, fille du chef mohawk Bâtard Flamand qui lui donne Ange-Aimé Flamand ; Germain Langlois, voisin des Allard, partage les hauts et les bas du régime colonial et religieux; et nombre d’autres comme le belge Gerlaise de St-Amant, la huronne Ouaka qui se fait religieuse ursuline; Jean Boudreau, Anne Ollery, Fille du Roy de la traversée de 1669 et son mari Thomas Frérot ; Alexandre Berthier, et le charmant Manuel Estèbe qui deviendra l’époux d’Eugénie après la mort de François Allard.

Pour qui adore les reconstitutions, il y a matière à vibrer. On admire les personnages, on les envie parfois dans leur originalité, on savoure la trame des dialogues; on travestit lespensées à travers les lignes, on retient son souffle quand l’amoureux de Cassandre ne lui donne pas signe de vie et qu’elle se meurt de le revoir; on voudrait faire comprendre à Eugénie qu’elle y va “un peu fort” dans sa manie de gérer tout le monde, enfin, on est tenu en haleine tout au long des 6 tomes de cet épisode de la Nouvelle-France.

La vie de certaines Filles du Roy a de quoi nous ouvrir des horizons autres que ceux du Baron de LaHontan !. Merci, Monsieur Forget.

Irène Belleau, décembre 2010

Catégorie : Invitation à la lecture